Cinq proverbes qui façonnent notre vision du travail

Source: The Conversation – in French – By Benoît Meyronin, Professeur senior à Grenoble Ecole de Management, Grenoble École de Management (GEM)

_Le Tribut à César_, du peintre Bartolomeo Manfredi (1582-1622), illustre le proverbe « Rendre à César ce qui est à César ». Wikimédia Commons

« À chaque jour suffit sa peine », « Rendre à César ce qui est à César », « Que chacun balaie devant sa porte », « À l’impossible nul n’est tenu », « Aide-toi et le ciel t’aidera », ces cinq proverbes irriguent notre quotidien et notre vie au travail. Que disent-ils de notre façon de concevoir le management ?


« À chaque jour suffit sa peine »

Le proverbe trouve son origine dans l’Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu.

Bien sûr, le manager qui ne chercherait pas à anticiper ne remplirait pas totalement son rôle. Mais réaffirmer que chaque journée est en soi une fin, qu’il ne faille pas empiler les difficultés probables ou à venir, est aussi une manière de les traiter dans l’ordre, sans s’y perdre et sans perdre son équipe. Pour le dire autrement, il y a une gestion des temporalités qui nous invite à qualifier et requalifier, sans cesse et avec exigence, les urgences, en les distinguant de ce qui est important – comme nous invite la matrice d’Eisenhower.

Par exemple, la gestion inadaptée des courriels, qui sont pourtant, comme le rappelle la chercheuse en sciences de l’information et de la communication Suzy Canivenc, des outils de communication asynchrone (en dehors du temps réel), illustre notre incapacité à bien gérer notre temps.

Le rôle d’un manager n’est pas nécessairement de tout traiter, de tout lire, d’apporter à toute demande une réponse, de décider de tout. Un temps de germination peut être le bienvenu pour, tout à la fois, laisser se dissoudre d’elles-mêmes certaines requêtes (l’émetteur ayant trouvé la réponse par lui-même ou par une autre voie), voire, qu’une posture managériale souhaitable est précisément de ne pas donner réponse ou audience à tout.

Laisser « reposer à feu doux » un sujet problématique est une façon de ne pas traiter dans l’urgence, et de s’ôter le stress associé. S’en remettre au lendemain, c’est alors faire confiance à cette part de nous-mêmes qui, même au repos, fait que notre cerveau continue à œuvrer.

« Rendre à César ce qui est à César »

Affiche française de 1788 illustrant le proverbe « Il faut rendre à César ce qui est à César et à la nation ce qui est à la nation ».
Wikimedia

Cet emprunt à l’Évangile selon saint Luc pourrait nous inspirer cette réflexion : que chacun se contente de s’attirer les louanges qu’il mérite, sans éprouver le besoin de s’approprier celles d’autrui.

Si la reconnaissance est un enjeu majeur, il semble hélas que nombre d’organisations ont « la mémoire courte ». Elles oublient d’où elles viennent, ce qu’elles ont entrepris, et à qui elles le doivent. Les inspirateurs, les pionniers, les innovateurs ou les transformateurs n’ont pas toujours la reconnaissance qu’ils méritent. Prendre le temps de remercier, aussi, le concours d’un service support (l’informatique, les achats ou la communication), sans lequel un projet n’aurait pu être mené à bien, peut figurer ici.

Si l’on admet avec Adam Smith dans la Théorie des sentiments moraux et Axel Honneth dans la la Lutte pour la reconnaissance, que la reconnaissance est l’un des moteurs de nos vies, alors il convient de garder la trace, de n’oublier aucune contribution dans une réussite qui ne peut, jamais, être le fruit d’une seule entité et d’une seule personne.

« Que chacun balaie devant sa porte et les rues seront nettes »

L’exemplarité, comme le précise la professeure en comportement organisationnel Tessa Melkonian, invite à la congruence. Soit cet alignement entre ce que je dis, ce que je fais et ce que je communique de façon explicite et implicite. Un manager est reconnu pour sa capacité à incarner les valeurs et les postures attendues de chacun, à montrer la voie quand une décision nouvelle doit s’appliquer au collectif de travail.

De même, avant de prononcer une critique, il doit veiller à ce que sa propre pratique ne puisse faire l’objet d’une semblable observation. Devoir être exemplaire en tout requiert de l’énergie, de l’attention, de la constance. C’est une discipline, sans laquelle l’exigence devient un vœu pieux. Mais elle fonctionne dans une logique de réciprocité : ses collaborateurs doivent pouvoir eux-mêmes démontrer leur exemplarité avant de l’exposer à leurs propres critiques.

« À l’impossible nul n’est tenu »

Planche illustrant le proverbe, en 1815–1825.
Wikimedia

Certaines missions, certaines tâches, excèdent les capacités d’une personne ou d’un collectif. Il est essentiel de le rappeler, dans une époque marquée par la quête de l’exploit et les logiques de « performance ».

Dans ce contexte, oser dire que l’échéance n’est pas tenable, sauf à dégrader la qualité des tâches (ce qui, dans certaines circonstances, peut parfaitement être audible), témoigne plutôt d’une forme de courage. Cette posture implique des contre-propositions, une voie de sortie, et non seulement une fin de non-recevoir.

Le droit à l’erreur prend ici toute sa place. Reconnaître aux équipes et se reconnaître ce même droit en tant que leader, comme nous y invite Tessa Melkonian, c’est l’un des marqueurs de l’époque. Comment rassurer une équipe sur ce droit si le manager lui-même ne sait pas évoquer ses propres échecs et ne s’autorise par des essais-erreurs ?

Il s’agit bien d’oser dire que l’on s’est trompé, que l’on a le droit de se tromper, mais le devoir de réparer, et, surtout, de ne pas reproduire la même erreur. Ici, plus qu’ailleurs peut-être, l’exemplarité managériale aurait un impact fort : entendre un dirigeant reconnaître publiquement une erreur pourrait faire beaucoup. L’ouvrage Un pilote dans la tempête, paru récemment, de Carlos Tavares, l’ancien PDG de Stellantis, constitue un témoignage éloquent de cette absence de remise en question – notamment pour ce qui concerne les décès dus aux dysfonctionnements de certains airbags.

« Aide-toi, le ciel t’aidera »

Ce proverbe popularisé par Jean de La Fontaine dans le Chartier embourbé introduit la notion de care en management. Issue des travaux pionniers de la psychologue Carol Gilligan, cette forme d’éthique nous invite à considérer les relations entre humains à travers le prisme de la vulnérabilité, de facto du soin, reçu et prodigué.

Comme nous le dit le philosophe Éric Delassus :

« L’incapacité à assumer sa vulnérabilité est la cause d’un grand nombre de difficultés dans le monde du travail, tant pour les managers que pour les managés. […] Qu’il s’agisse de difficulté propre au travail ou concernant la compatibilité entre vie professionnelle et vie personnelle ou familiale, on n’ose en parler ni à ses pairs ni à ses supérieurs de peur de passer pour incompétent, pour faible ou incapable. […] Alors, qu’en revanche, si chacun percevait sa propre vulnérabilité et celle des autres avec une plus grande sollicitude, personne n’hésiterait à demander de l’aide et à aider les autres. »

Il s’agit bien d’oser, simplement, requérir l’aide d’un collègue. En entreprise, demander un soutien demeure complexe. L’éthique du care nous ouvre une perspective inédite et bienvenue : aide ton prochain et réciproquement, sollicite son aide. Car l’autre ne m’aidera que si je lui permets de le faire, si j’accepte donc de me révéler dans toute ma vulnérabilité.

Affiche de la fable le Charretier embourbé, de Jean de La Fontaine.
Wikimedia

The Conversation

Benoît Meyronin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Cinq proverbes qui façonnent notre vision du travail – https://theconversation.com/cinq-proverbes-qui-faconnent-notre-vision-du-travail-269011

Unpaid caregiving work can feel small and personal, but that doesn’t take away its ethical value

Source: The Conversation – USA (3) – By Jen Zamzow, Instructor, University of California, Los Angeles; Concordia University Irvine

Work and family are both central to many people’s sense of identity and how they hope to make a difference. Kobus Louw/E+ via Getty Images

As child care costs outpace wages, more families are facing difficult decisions about whether to scale back work in order to care for loved ones. Caregiving remains the top reason women ages 25-54 leave the workforce.

And it’s not just parents who struggle. Nearly 60 million Americans provide care for an adult family member, and two-thirds say they have trouble balancing their jobs with their caregiving responsibilities. Nearly 1 in 4 working caregivers reported either missing work or being less productive because of their care duties.

When the demands become too much to juggle, some people quit their jobs, cut back on their hours or turn down promotions in order to provide unpaid care. For many households, that’s a financial strain; others save money that way. But even so, the decision can feel heavy – like leaving behind a sense of purpose that extends beyond the family.

These choices force deeper questions: What counts as meaningful work? What do we owe to others, and what’s reasonable to expect of any one person?

For many people, work and family are central to identity and how they hope to make a difference in the world. Men and women struggling with whether to step back from a career may wonder whether doing so is the best use of skills or training. Do we owe the world something “bigger”? As much as we care about loved ones, caregiving can feel too small and personal to matter.

As someone who writes and teaches about ethics and social policy, I believe philosophy can help people see these decisions more clearly. Ethics doesn’t give tidy answers or eliminate the tension between work and care, but it can help us understand their moral value.

‘Too small’?

Today, American culture often measures moral worth in terms of results and impact – where doing good means doing more. In this context, stepping back from a professional career to care for a loved one can feel like a failure of ambition or responsibility.

If ambition is measured by observable progress, caregiving is especially vulnerable to being misread as “leaning out.” Many of the daily tasks of caregiving – feeding, bathing, dressing and driving to appointments – can seem inconsequential. The end result of much of this work is invisible: You wind up in the same place you were before. For all the work that goes into sustaining life, there aren’t many “impressive outcomes” to point to.

A brunette man with glasses holds an infant in one arm as he reaches into a sink in a cluttered kitchen.
Doing the dishes brings you back to where you started, but it also keeps life going.
AJ_Watt/E+ via Getty Images

In fact, one of care’s most important benefits lies in preventing outcomes: avoiding injuries, medication errors, hospital admissions, developmental delays, cognitive decline, loneliness, depression and so on. These “nonevents” are easy to overlook. In public health, this is sometimes referred to as the “preparedness paradox”: The better prevention works, the less visible its effects.

Appreciating the full value of care means considering what would happen without it. If the answer is that there would be more risk, more crises or more downstream costs, then care is making a difference. Health care ethicists, for example, use this kind of counterfactual reasoning to evaluate harm and benefit, asking how a patient would have fared without an intervention. Caregiving that reduces vulnerability and prevents suffering is a genuine moral achievement.

Still, helping a handful of people can look minor compared to careers measured by reach or scale. Good care requires a level of presence and attentiveness that just can’t be scaled.

But that isn’t a failure. “Smallness” is actually part of the point: Care is personal – and “personal” doesn’t mean morally trivial.

In fact, there’s a rich philosophical tradition that puts meeting the needs of the people we’re responsible for at the very heart of moral life. Relationships are core to who we are. In care ethicists’ view, attachments to other people are not distractions from morality but expressions of what it means to live a good human life.

Close relationships make special claims on us. Ties with particular people carry moral weight, not just emotions – they give genuine reasons to act. As philosopher Samuel Scheffler notes, it makes little sense to say we value a relationship if we don’t think it places any demands on us. Caring about another person’s needs is part of what it means to care about them.

Attending to a loved one’s needs and interests honors those special claims and imbues care tasks with extra meaning – showing someone that we believe they’re worth our time and attention. Caring for loved ones might be modest in reach, but making another person feel truly seen and valued can make a deep impact.

‘Too personal’?

Even if care isn’t “too small” to matter, it might still seem too personal to matter much to the wider world. But while care is certainly personal, it’s also socially significant.

A young Asian woman reaches around to hug an older Asian woman from behind, as they sit in a sun-lit room.
Seen in the right light, caregiving work shouldn’t feel ‘small.’
travelism/E+ via Getty Images

As care ethicists like Joan Tronto and Eva Kittay argue, caring for particular people reveals something universal about the human condition: Everyone is dependent and sustained by care at different points in our lives. Former first lady Rosalynn Carter captured it simply: “There are only four kinds of people in the world – those who have been caregivers, those who are currently caregivers, those who will be caregivers and those who will need caregivers.”

Understanding dependency as a shared human condition helps explain why care is foundational to collective well-being. Unpaid caregiving in the U.S. is worth an estimated US$1.1 trillion annually, making it one of the largest sources of social support.

However, care has value beyond its economic impact. Care makes family, community and civic life possible, with benefits that reach well beyond the household. As economist Nancy Folbre writes in “The Invisible Heart”: “Parents who raise happy, healthy, and successful children create an especially important public good” – one that will benefit employers, neighbors and fellow citizens.

Treating care as a private matter rather than a shared social good has consequences. It places the moral and practical weight of caregiving on individual families – most often on women. I believe this narrow view unfairly shifts responsibility and also distorts value, limiting society’s sense of what matters.

Policy changes could ease the strain on caregivers but wouldn’t remove the personal choices families face every day. Even in a more supportive system, I believe Americans would need ways of thinking about work and care that give a fuller account of their value. Caregiving’s broader public benefits are diffuse and hard to measure. But recognizing that care sustains not only families but communities too is a reminder that paid work and unpaid care are not opposites. They are both ways to contribute to the common good.

Of course, loved ones’ needs can often be met without career changes. But when families need to make tough choices, it helps to have a fuller picture. Care ethics is not a demand for perfect caregiving or self-sacrifice; it’s an argument that care matters and that people deserve support as they respond to real limits. Stepping back from work to care doesn’t have to mean stepping back from contributing to the world – it changes where contribution happens.

The Conversation

Jen Zamzow has received funding from UC Berkeley’s Greater Good Science Center, as part of its “Spreading Love Through the Media” initiative, supported by the John Templeton Foundation.

ref. Unpaid caregiving work can feel small and personal, but that doesn’t take away its ethical value – https://theconversation.com/unpaid-caregiving-work-can-feel-small-and-personal-but-that-doesnt-take-away-its-ethical-value-265025

Canada’s exile of Japanese Canadian citizens: A shameful 80-year anniversary few remember

Source: The Conversation – Canada – By Jordan Stanger-Ross, Professor, History and Director, Past Wrongs, Future Choices, University of Victoria

In the closing weeks of 1945, months after the Second World War had ended, the Canadian cabinet enacted executive orders to banish more than 10,000 Canadians of Japanese descent to Japan, stripping many of them of Canadian citizenship in the process.

At the same moment that Canada began to turn its attention to the importance of human rights in the post-war world, it contemplated a brazen rights violation at home of enormous scale and cruelty. Canadian history has mostly forgotten about the exile of Japanese Canadians.

Our book Challenging Exile: Japanese Canadians and the Wartime Constitution delves into those dark days.

The end of a crisis often draws less attention than its onset. Dec. 7, 1941 has become, as United States President Franklin D. Roosevelt predicted, a date that lives in infamy.

Japan’s attacks on Hong Kong and Pearl Harbor plunged Canada and the Allies into war in the Pacific. In the months that followed, amid fears that the North American West Coast might become a new front in the Second World War and following decades of entrenched racism in law and policy, Canada ordered the uprooting of every Japanese Canadian from their home in coastal British Columbia.

Rendered stateless, homeless

The uprooting is largely remembered for the internment of more than 22,000 Japanese Canadians in more than a dozen sites scattered across the interior of British Columbia. But that was just the beginning of a cascade of injustice which followed.

Unlike in the U.S., internment did not end in 1945 in Canada. When the Second World War ended, Japanese Canadians had no homes to return to. Years earlier, the Canadian government had made the fateful decision to dispossess uprooted Japanese Canadians of everything they owned, including many of their personal possessions, as well as their businesses, farms and houses.

Dispossession carved the path to exile. As Canada contemplated how to end the internment of a dispossessed people, it settled on scattering and exile. Japanese Canadians would be encouraged to relocate to uncertain lives in eastern Canada or accept banishment to Japan.

To ensure as many Japanese Canadians as possible opted for exile, government officials toured internment camps stressing that rights to voting, the education of children and secure housing or employment would not be assured to Japanese Canadians in post-war Canada.

a smiling asian woman with her arm around a young girl with mountains in the background
Irene Kato, right, was born in Vancouver in 1925. She was uprooted from Vancouver to the Tashme internment camp in 1942 and exiled to Japan after the war.
(Image courtesy of Carol L. Tsuyuki), CC BY

The policy was devastatingly effective. More than 10,000 Canadians of Japanese descent, all of whom had been uprooted and dispossessed from their homes, signed up for exile in the summer of 1945. When thousands wrote to the government to withdraw those signatures in the months that followed, Canada enacted the orders of exile on the premise that anyone who signed — and their children along with them — were no longer fit to reside in Canada.

As courts grappled with whether the exile was legal, Canada arranged for the exile of nearly 4,000 Japanese Canadians from May to December 1946. RCMP officers loaded men, women and children onto decommissioned warships and sent them to Japan.

Naturalized citizens were stripped of status, rendered stateless and placeless. Families arrived to a Japan devastated by war and wracked by famine. Many would never set foot in Canada again.

Rationales rooted in racism

Canada’s expulsion of thousands of Japanese Canadians offers lessons in a world of sharpening borders, insecurity and talk of who does and does not belong in a national community.

In the U.S., arguments have resurfaced about denaturalizing citizens, deporting people based on status and about the supposed racial character of citizenship. The same perspectives can be found in the legal and political arguments the governments of Canada and British Columbia employed to justify the exile of Japanese Canadians.

Turning our historical attention to the end of conflict rather than the beginning reminds us of the ways in which harms set in motion in one moment can twist and persist long after the originating crisis has abated.

An Asian woman reaches up to clasp the hand of an unseen person on a train.
Japanese Canadians in the British Columbia interior bid farewell to community members bound for Japan in 1946.
(Library and Archives Canada)

It reminds us that rationales rooted in racism can become security claims, whether real or imagined. The history of exile should give us pause too about arguments we are hearing again that human rights should never prevent a government from implementing a policy favoured by the majority.

In December 1945, neither courts, legislatures, cabinets nor civil servants stopped the exile of Japanese Canadians. But here too is a final lesson worth remembering.

Although Canada claimed the legal power to exile many more than the 4,000 Canadians it banished to Japan, our book describes how it abandoned the policy when newspapers across Canada began to denounce the policy as fundamentally un-Canadian, anti-democratic and contrary to the equal promise of Canadian citizenship without discrimination.

Fragile rights to citizenship

If Canadian law allowed exile to occur, Japanese Canadians argued, then fundamental Canadian laws needed to change. Eighty years later, the consequences of the exile of Japanese Canadians lingers largely unseen — the trajectories of the lives of thousands of Canadians and the Japanese Canadian community would never be the same.

The Canada that emerged from the exile changed too. It was not that racism or rights abuses disappeared. And yet in the growing movement demanding greater protection for constitutional rights lay recognition of the harms vulnerable communities are exposed to, especially in moments of insecurity and its aftermath.

On the 80th anniversary of the exile of Japanese Canadians, we should remember the harmful way Canada’s Second World War ended for so many thousands. And we should remember that the fragile rights to citizenship we sometimes take for granted were hard won and emerged, in part as a result of their denial. In that sense, we all live in the shadow cast by exile.

The Conversation

Jordan Stanger-Ross receives funding from the Social Sciences and Humanities Research Council of Canada. He is affiliated with the University of Victoria.

Eric M. Adams receives funding from SSHRC.

ref. Canada’s exile of Japanese Canadian citizens: A shameful 80-year anniversary few remember – https://theconversation.com/canadas-exile-of-japanese-canadian-citizens-a-shameful-80-year-anniversary-few-remember-272202

Hacked phones and Wi-Fi surveillance have replaced Cold War spies and radio waves in the delusions of people with schizophrenia

Source: The Conversation – USA – By Alaina Vandervoort Burns, Assistant Clinical Professor of Psychiatry and Biobehavioral Sciences, University of California, Los Angeles

Everyday tech of modern life can take on sinister dimensions for people with thought disorders. Busà Photography/Moment via Getty Images

A young woman starts to become suspicious of her cellphone. She notices it listing Wi-Fi networks she does not recognize, and the photos on her contact cards seem to mysteriously change at random times. One day she tries to make a call and just hears static on the line. She begins to think that someone – or an entire organization – has hacked her phone or placed spyware in it, and she wonders what crime she is being framed for.

Built-in laptop webcams, unfamiliar Wi-Fi networks, targeted ads on search engines and personalized algorithms on social media sites: Most people have come to accept and ignore the quirks and drawbacks of daily contact with the internet and devices such as cellphones and computers. But for people with severe mental illness, new technologies are fertile ground for the start of false ideas that can lead eventually to a break with reality.

Psychiatrists like me help people who are bothered by their thoughts, behaviors or emotional states. For the past 10 years I’ve been working closely with people who have schizophrenia.

Schizophrenia, sometimes referred to as a type of thought disorder, is a chronic condition in which alterations in brain function change the way one perceives the world. People with schizophrenia can become hyperaware of their surroundings, often interpreting things they see or hear as being hostile and directed toward them even when there’s no real danger.

Over time, people with schizophrenia can develop delusions: beliefs that are fully held even though they are not based in reality and even when there is evidence to the contrary.

With technology and the internet now such an integral part of daily life, it’s no wonder that people with schizophrenia have incorporated new technologies into their delusional beliefs. In my recent research, my colleagues and I set out to explore the ways modern tech influences the content of delusions for people today.

Old delusional themes expressed in new ways

Most delusions are persecutory, meaning a person believes they are being watched, followed or monitored. Other delusional forms involve the belief that a person has special powers, is being controlled by outside forces, or that a spouse is unfaithful even when they are not.

Prior research has shown that these themes are consistent among people with schizophrenia, but the sociopolitical context in which a person lives shapes the form in which they are expressed.

For example, Americans living during World War II developed persecutory delusions involving Germans, while those living during the Cold War focused on communists. People with thought disorders have incorporated important events such as the fall of the Berlin Wall and the O.J. Simpson trial into delusional frameworks.

Surveillance camera with red lens glowing in the dark.
New technologies offer new raw material for persecutory delusions to work with.
hernan4429/iStock via Getty Images Plus

The past three decades have seen incredible strides in technological advances and easy access to the internet. How have these old themes become repackaged and expressed in the digital age?

For this research, my colleagues and I reviewed medical records of 228 people with thought disorders who participated in a specialized day treatment program between 2016 and 2024.

We identified any mention of delusional thought content and examined the ways in which these beliefs incorporated new technology. We also analyzed the data to see whether certain people were more likely to express delusions tied to technology, or if there was a change in the frequency of these delusions over time.

Delusions of persecution via common tech

Over half of our study’s participants mentioned new technology or the internet when describing delusional beliefs. Most commonly, people felt they were being persecuted via their electronics – that their Wi-Fi networks, computers or cellphones had been hacked or implanted with tracking devices. One person reported believing that neighbors had access to their Wi-Fi network and were monitoring their activities, while another worried that family members had put tracking devices on their phone.

About a quarter of participants reported delusional beliefs surrounding social media. For example, people believed that celebrities were communicating with them directly through social media posts, that they were receiving encoded messages through suggested playlists, or that social media algorithms were linked directly to their thoughts.

Some participants felt they were being monitored through hidden cameras or microphones implanted in their homes or even in their bodies. Several reported what’s known as the “Truman Show delusion” – the belief that their lives are staged and recorded, their daily activities broadcast as a reality TV show.

hand holds phone with emojis, hearts, likes etc rising in a cloud around it
The universe of social media figured in a number of delusions.
d3sign/Moment via Getty Images

With each passing year of the 21st century, we found participants were significantly more likely to express delusions connected to technology.

Stretching the bounds of past realities

Our study confirms that common delusional themes, such as persecution, have become repackaged for the digital age. Interestingly, people often described fears that were based on misunderstanding how technology works – or fails to work. A Wi-Fi router that needed to be reset, a familiar app with a new logo, and text messages that disappeared over time were all cause for suspicion.

The issue that has become hardest for me to grapple with as a psychiatrist is how any of us can distinguish delusional beliefs from reality, given things we never could have imagined would be possible just 10 years ago are now commonplace. Although social media algorithms are not currently linked to our thoughts, is it such a stretch to imagine that in a few short years they may be?

Given recent advances in AI, our collective perception of reality is likely to be further distorted in the years to come. We will all need to find ways to anchor ourselves in a common truth and determine what’s real – and what isn’t.

The Conversation

Alaina Vandervoort Burns does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organization that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Hacked phones and Wi-Fi surveillance have replaced Cold War spies and radio waves in the delusions of people with schizophrenia – https://theconversation.com/hacked-phones-and-wi-fi-surveillance-have-replaced-cold-war-spies-and-radio-waves-in-the-delusions-of-people-with-schizophrenia-271620

Trump’s second term is reshaping US science with unprecedented cuts and destabilizing policy changes

Source: The Conversation – USA – By Kenneth M. Evans, Fellow in Science, Technology, and Innovation Policy, Baker Institute for Public Policy, Rice University

Before 2025, science policy rarely made headline news. Through decades of changing political winds, financial crises and global conflicts, funding for U.S. research and innovation has remained remarkably stable, reflecting the American public’s strong support for investing in basic science.

In his first year back in office, President Donald Trump’s relentless attempts to overhaul the federal support system for research and development has put science policy back above the fold.

As a policy scholar, I study how American presidents treat science and technology. Trump is far from the first president to be deeply skeptical of the academic research community. But his second-term actions have set a new precedent for the level of mutual distrust and its consequences for scientists.

Unlike Trump’s first term, which lacked a coherent science policy beyond its attempted across-the-board cuts to federal research agencies, his current administration has used science policy as a vehicle for its ideological goals. Policy levers historically used to drive science in the national interest have instead been repurposed to punish universities, limit freedom of inquiry and promote private sector interests.

Given science and technology’s critical importance to the nation’s economic growth, industrial competitiveness and national security, it’s worth taking a look back at science policy in 2025, a year of unprecedented reform – and resilience.

Science gets a voice

The conservative Heritage Foundation’s Project 2025, which provided much of the blueprint for Trump’s second term, recommended the president “increase the prominence” of the director of the White House Office of Science and Technology Policy. To that end, then-President-elect Trump named Michael Kratsios as Office of Science and Technology Policy director and his chief scientific adviser weeks before taking office, tasking him with “(blazing) a trail to the next frontiers of science.”

Michael Kratsios stands behind Trump, seated and holding up a signed document
As head of the White House Office of Science and Technology Policy, Michael Kratsios’ role is to advise President Trump on science-related matters.
Roy Rochlin/Hill & Valley Forum via Getty Images

Kratsios, a high-ranking alum of the first Trump administration and protégé of billionaire tech investor Peter Thiel, shares Trump’s skepticism of universities. His tenure in the White House has so far been marked by highlighting the failures of the U.S. science policy system rather than its successes. For Kratsios, American science is suffering from an outdated and morally corrupt incentive system too reliant on research universities.

Kratsios arrived at the White House with a clear vision for redesigning America’s 80-year-old social compact for science in line with Trump’s political agenda. In under a year, he helped push through four major science policy reforms.

Gold Standard Science” recommits the U.S. to scientific integrity and adds political oversight into agency operations.

Another sweeping executive order works to centralize federal grantmaking and align research activities with presidential priorities.

The White House AI Action Plan supports AI upskilling and reskilling workforce programs and catalyzes private sector innovation through deregulation.

And Project Genesis, branded as a successor to the Manhattan Project and Apollo program, leverages public datasets and the computing infrastructure of the Department of Energy’s national labs to advance AI for science.

Taken together, Trump’s second-term science policy reflects several emerging trends in U.S. research policy: the public’s growing distrust of higher education, the private sector’s accelerating investment in fundamental research, and the government’s increasing appetite for state interventions to increase scientific and industrial competitiveness.

A broken partnership

Science has always been a system of patronage. Since the end of World War II, the U.S. government has served as the primary patron of fundamental research at American universities.

The year 2025 has laid bare the fragility of this setup, where research universities sit at the center of the U.S. innovation system. The Trump administration spent the year inventing and deploying new strategies to pause, terminate and severely curtail grants to academic institutions, testing the limits of executive authority over budget decisions.

hands hold up cardboard sign 'DOGE HANDS OFF US GOVT' in front of NIH building
Demonstrators protested funding cuts at NIH in May.
Kayla Bartkowski/Getty Images

The chaos of canceled awards, court challenges and reinstatements prompted NSF and NIH to get creative. Rushing to spend their appropriations before the end of the fiscal year on Oct. 1, they distributed over 20% fewer grants but paid out more money up front to multiyear awards – a fundamental change to how agencies have spent money.

In parallel, Trump proposed massive spending cuts to federal research agencies as part of his administration’s stated effort to dismantle the administrative state.

A budget impasse between the White House and House Democrats over certain Medicaid expansion subsidies led to a historic 43-day government shutdown. To end the shutdown, Congress opted to punt its final budget for this fiscal year to the end of January 2026 through what’s known as a continuing resolution. The stopgap law keeps budget levels unchanged from the prior year but makes it nearly impossible for agencies to plan for the following year.

Trump’s outright attacks on higher education aren’t the only source of uncertainty about next year’s science budget. The White House’s push to cap overhead costs at 15% and the university endowment tax passed this past summer in what the GOP calls the “One Big Beautiful Bill” have universities scrambling to balance the books.

Students caught in the crossfire

For many students and early-career scientists, the Trump administration’s actions toward higher education pose an existential threat to their research careers in the United States. As universities tighten their belts, they’re significantly reducing available spots in Ph.D. programs.

back of a graduating crowd with 'PROTECT INTERNATIONAL STUDENTS' on top of mortarboard
Students at Harvard, one of Trump’s biggest targets for reform, responded to policies that affected international students.
Selcuk Acar/Anadolu via Getty Images

Trump’s immigration policies and anti-DEI actions have further jeopardized the career viability of international students and scholars and students from minority or historically marginalized groups. A battery of executive orders, immigration reforms and enforcement have upended the lives of thousands of young scientists. International student enrollment in U.S. colleges and universities dropped by an estimated 17% this fall.

The effects of these actions extend far beyond the elite universities targeted by Department of Justice investigations, undermining American soft power and placing a generation of future U.S.-based scientists at risk.

The ghost of DOGE lingers

The early days of Trump’s second term will likely be remembered for Elon Musk’s outsize influence inside the White House and the launch of the Department of Government Efficiency. DOGE was tasked with reigning in the federal bureaucracy and rooting out alleged “billions and billions in fraud, waste and abuse.”

For science, DOGE’s cost-cutting crusade meant hollowing out agency expertise, ripping up contracts and searching for keywords from Sen. Ted Cruz’s list of woke science topics, such as climate change, DEI, misinformation or even “women,” in grant applications to terminate.

In practice, DOGE made little measurable progress toward Musk’s target of $1 trillion in reduced spending. Instead, DOGE closed shop in November 2025, eight months before its charter was set to expire.

DOGE’s well-publicized flop masks its less visible but more pernicious legacy: Instead of disappearing, it has been institutionalized. Trump’s budget director, Russell Vought, who spent 2025 taking aim at the federal workforce, is leveraging DOGE’s network to continue its core mission. Through forced relocations, layoffs, a deferred resignation program and the legal gray area of the shutdown, Vought is pushing science-mission agencies to reform their grant review processes and align new grants with Trump’s priorities.

By the start of December 2025, over 200,000 civil servants had left the federal workforce, including nearly 5,000 from NASA, 600 from NSF and at least 14,000 from the Department of Health and Human Services, the parent department of NIH.

The politics of science advice

In the 80 years following Vannevar Bush’s 1945 report to President Harry Truman, Science, the Endless Frontier, scientists have found themselves outside the president’s inner circle more than inside it. Even Bush, despite his legendary stature in science policy then and now, left the White House just two years later, frustrated by Truman’s unwillingness to take his advice.

With only occasional exceptions, when the interests of the president and the scientific community aligned, science advisers have rarely captured the attention of presidents in the decades since.

Kratsios seems to have Trump’s ear. The future of U.S. science rests not on whether government-sponsored research will survive the next three years. Instead, it rides on U.S. higher ed’s ability to regain the trust of the American public – and the White House.

The Conversation

Kenneth Evans receives funding from the National Science Foundation, the American Institute of Physics, and the Clinton Foundation. He is affiliated with Rice University’s Baker Institute for Public Policy

ref. Trump’s second term is reshaping US science with unprecedented cuts and destabilizing policy changes – https://theconversation.com/trumps-second-term-is-reshaping-us-science-with-unprecedented-cuts-and-destabilizing-policy-changes-271079

The #iwasfifteen hashtag and ongoing Epstein coverage show how traffickers exploit the vulnerabilities of teens and tweens

Source: The Conversation – USA (3) – By Anne P. DePrince, Professor of Psychology, University of Denver

Marina Lacerda was among the alleged victims of convicted sex trafficker Jeffrey Epstein who spoke at a news conference outside the U.S. Capitol on Sept. 3, 2025. Andrew Harnik/Getty Images News

The release of information about the powerful cadre of men associated with convicted sex offender and accused sex trafficker Jeffrey Epstein – known as the Epstein files – has been a long time coming.

Under the Epstein Files Transparency Act, which President Donald Trump signed into law in November 2025, the Justice Department must release its documents related to Epstein by Dec. 19, 2025.

But information has been trickling out for months, including more than 20,000 of Epstein’s emails released by members of Congress in November.

In the firestorm of reactions that followed, conservative media figure Megyn Kelly made comments that minimized the victimization of teenagers.

In response to her remarks, a new hashtag, #iwasfifteen, went viral, as celebrities and others took to social media to share photos of themselves as teenagers.

I’m a clinical psychologist who studies intimate violence – from child abuse to domestic violence and sexual assault. After more than two decades in this field, I wasn’t surprised to hear someone minimize the abuse of adolescents. My research and the work of other researchers across the country have shown that victims who disclose their abuse are often met with disbelief and blame.

What did surprise me was how the viral #iwasfifteen hashtag shed light on the dynamics of abuse, pointing to the vulnerabilities that traffickers exploit and the harms they cause.

Abusive tactics in sex trafficking of minors

Unlike stereotypes of teens being kidnapped out of parking lots, people who traffic minors use a range of tactics and build relationships with the teens and tweens they’re targeting. Getting young people to trust and depend on the traffickers is part of entrapping them.

One in-depth 2014 analysis revealed these strategies in action. Researchers looked at more than 40 social service case files of minors who were trafficked and interviewed social service workers.

The researchers found it was common for traffickers to use flattery or romance to entrap adolescents. Some built trust with the teens by helping them out of difficult situations. Meanwhile, the traffickers normalized sex and prostitution as they isolated their victims from their friends and family – all of which echoes the grooming described by victims of Epstein and his accomplice Ghislaine Maxwell.

The research also showed that traffickers kept tight control over the teens, using economic and emotional manipulation. They took their money, blackmailed and shamed them, and threatened harm if they were to leave. As in the Epstein case, many traffickers compelled victims to take part in the trafficking itself, such as by recruiting their friends.

The same kinds of manipulation show up in other studies nationally. A 2019 study found that across more than 1,400 cases, a third of traffickers used threats and psychological coercion to control victims.

Another research team looked across 23 studies of minors who were sex trafficked in the United States and Canada. They found that the youth, who were mostly girls, were entrapped by traffickers who pretended to love or care for them, only to manipulate and abuse them.

The tactics identified by researchers and the reports of how Epstein trapped victims on his island reveal that all the strategies used by traffickers have one thing in common: They create ever more dependence of the victim on the trafficker.

Dependence and betrayal

Adolescence is a time of rapid change – change that traffickers exploit. From the tween through the teen years, young people are forming their identities and learning about romantic relationships, all while their brains are still developing.

During this period of rapid change, they are starting to differentiate and seek autonomy. Yet they remain dependent on the adults in their lives for everything from their psychological needs, such as love, to basic physical needs, such as food and housing.

When victims of trafficking depend – financially, psychologically or physically – on the very person abusing them, it’s a betrayal trauma. In these scenarios, victims depend on the abuser, so they cannot simply leave the situation. Instead, they have to adapt psychologically.

One way to adapt is to minimize awareness of the abuse – or what psychologists call betrayal blindness. In the short term, minimizing awareness of the abuse helps the victim endure the abuse. This could be the difference between life and death for a victim whose abuser might harm them if they try to leave or report the abuse – or for a teen who doesn’t have anywhere else to turn for basic survival.

In the long term, though, betrayal traumas are linked with a host of harms that may affect how victims see themselves and the world around them. Compared with other kinds of traumas, betrayal traumas are linked to more severe psychological and physical health problems.

Betrayal trauma often leads to shame, self-blame and fear and can leave survivors alienated from and distrusting of others. Survivors may also be less likely to disclose abuse perpetrated by someone they trusted. They may even have difficulty remembering what happened to them, which can worsen self-doubt and self-blame.

Making sense of the far-reaching impacts of betrayal trauma can be difficult for survivors – and others who hear their stories later.

projected image of a woman holding a photo of her younger self. Text underneath reads, 'I was 16 when I met Epstein.'
Images of alleged Epstein survivors holding photographs of their teenage selves were projected onto the FBI building in Washington, D.C., on Nov. 17, 2025.
Tasos Katopodis/Getty Images Entertainment via Getty Images

Myths and public opinion of victims

When sex traffickers target minors, they use strategies that give others reason to doubt victims. Most people are regularly exposed to misinformation about sexual violence and trafficking through popular media, and that misinformation plays in the perpetrators’ favor.

Researchers started documenting myths about intimate violence decades ago. Since then, research shows that erroneous views of rape, child abuse and sex trafficking persist in media – with consequences for victims.

These myths and misconceptions often seep into the conversation unnoticed, such as when even well-intentioned reporting refers to the girls trafficked by Epstein as “underaged women.” But calling tweens and teens “women” minimizes the age difference with the perpetrators. It also masks the vulnerability of children and adolescents who were victimized by adults.

Myths can include beliefs that intimate violence is rare and always physically violent, and that victims all respond the same way. Myths also tend to minimize the perpetrator’s role while shifting blame to victims for what was done to them, particularly if victims had mental health problems or used substances.

Changing the conversation

With so many myths out there, #iwasfifteen showed one way to change the usual conversation from blaming victims to exposing the ways that abusers exploit tweens and teens. Meeting myths about sex trafficking with research is crucial to putting responsibility where it belongs, on those who traffic youth and perpetrate abuse.

Research shows that the more people buy into myths, the more likely they are to blame victims or not believe them in the first place, including in sex trafficking.

And it’s not only the unsuspecting public that falls for this misinformation. When victims don’t conform to common myths, even law enforcement officers, who are trained to investigate intimate violence, are less likely to believe them.

In this way, the psychological consequences of betrayal trauma – from minimizing the abuse to psychological distress – can feed into myths that people have about intimate violence. Suddenly, it’s easier for friends, family, juries and others to blame victims or not believe them at all.

And, of course, that’s what perpetrators have often told victims all along: No one will believe you. It’s not surprising, then, that victims may take years to come forward, if ever.

The Conversation

Anne P. DePrince has received funding from the Department of Justice, National Institutes of Health, State of Colorado, and University of Denver. She has received honoraria for giving presentations and has been paid as a consultant. She has a book with Oxford University Press. She is an Advisory Group Member of the National Crime Victim Law Institute and a Senior Advisor to the Center for Institutional Courage.

ref. The #iwasfifteen hashtag and ongoing Epstein coverage show how traffickers exploit the vulnerabilities of teens and tweens – https://theconversation.com/the-iwasfifteen-hashtag-and-ongoing-epstein-coverage-show-how-traffickers-exploit-the-vulnerabilities-of-teens-and-tweens-270349

Aux origines de la toute première carte de Noël

Source: The Conversation – in French – By Christopher Ferguson, Associate Professor of History, Auburn University

La première carte de Noël portant l’inscription « A Merry Christmas and A Happy New Year to You » Londres, 1843).
John Callcott Horsley via Wikimedia Commons

Du XIXᵉ siècle à nos jours, la carte de Noël illustre la façon dont tradition et innovation se sont mêlées. Née de la révolution industrielle et inspirée d’usages anciens, elle a transformé le rituel des visites de fêtes en un geste papier, devenant une tradition à part entière tout en nourrissant la nostalgie des Noëls passés.


C’est un refrain saisonnier bien connu : « Noël n’est plus ce qu’il était. » Ce n’est pas une plainte nouvelle. L’histoire montre que les traditions de Noël évoluent comme n’importe quel autre aspect des sociétés humaines, et chaque fois que les usages changent, certains regrettent de ne pas pouvoir remonter le temps.

Dans les années 1830, le juriste anglais William Sandys a rassemblé de nombreux exemples de Britanniques déplorant la transformation des coutumes de Noël au fil des époques. Sandys lui-même se montrait particulièrement inquiet du déclin du chant de Noël en public, notant que cette pratique semblait « être un peu plus négligée chaque année ». Il craignait que cette « négligence » ne reflète une tendance plus large, chez les Britanniques du XIXᵉ siècle, à célébrer Noël avec moins « d’hospitalité et d’innocente liesse » que par le passé.

Pourtant, le XIXᵉ siècle a aussi vu naître de nouvelles coutumes de fin d’année. Beaucoup des pratiques apparues à l’époque de William Sandys sont même devenues à leur tour des traditions bien établies – et font aujourd’hui l’objet de nostalgie, voire d’inquiétude chez ceux qui redoutent leur disparition. Prenez, par exemple, la modeste carte de Noël. Mes recherches montrent que ces vœux imprimés, envoyés pour les fêtes, puisaient dans les usages anciens pour faire entrer Noël dans une ère nouvelle.

Une tradition britannique

Les ventes et l’envoi de cartes de Noël sont en recul depuis les années 1990. Les lamentations sur la possible « mort » de la carte de Noël obtiennent un écho particulier au Royaume-Uni, où l’envoi de vœux à la famille et aux amis par cartes imprimées a longtemps été considéré comme un élément essentiel d’un « Noël à la britannique ».

En effet, les historiens Martin Johnes et Mark Connelly soutiennent tous deux que tout au long du XXᵉ siècle, la carte de Noël était considérée comme tout aussi indispensable à un bon Noël britannique que les chaussettes suspendues au pied du lit des enfants, les pantomimes de Noël ou encore la dinde aux choux de Bruxelles.

Pourtant, comme ces mêmes historiens le rappellent, il fut un temps où les Britanniques ne faisaient aucune de ces choses à Noël. Chacune de ces pratiques n’est devenue un élément du Noël « à l’anglaise » qu’au cours de la seconde moitié du XIXᵉ siècle et des premières décennies du XXᵉ siècle. Elles demeurent donc des ajouts relativement récents aux coutumes festives du pays, surtout si on les replace dans les plus de 2 000 ans d’histoire de Noël.

Révolution industrielle et cartes de Noël

La coutume d’envoyer des cartes de Noël imprimées a commencé au milieu du XIXᵉ siècle et résulte directement de la révolution industrielle. Elle est devenue abordable grâce aux nouvelles techniques d’impression et de fabrication du papier, ainsi qu’aux moyens de transport plus efficaces comme le chemin de fer.

L’essor de cette tradition a aussi été facilité par l’instauration du Penny Post en 1840, qui permettait aux Britanniques d’envoyer des lettres à n’importe quelle adresse du Royaume-Uni pour le prix modique d’un timbre à un penny.

La plupart des historiens situent l’apparition de la carte de Noël en 1843, l’année même où Charles Dickens publie Un chant de Noël. Cette année-là, l’inventeur et haut fonctionnaire Henry Cole commande à l’artiste John Callcott Horsley la réalisation d’une carte pour l’aider à gérer plus efficacement sa correspondance de Noël. Des versions imprimées de la carte de Cole furent également mises en vente, mais leur prix élevé – un shilling l’unité – les rendait inaccessibles pour la majorité des Victoriens.

L’initiative de Cole inspira toutefois d’autres imprimeurs, qui se mirent à produire des cartes de Noël similaires mais plus abordables. L’usage de ces cartes moins chères commença à se diffuser dans les années 1850 et s’était imposé comme tradition de fin d’année à la fin du siècle.

Une invention victorienne ?

Si la carte de Noël a pu sembler une nouveauté totale aux expéditeurs et destinataires de l’époque victorienne, la conception de la première carte s’inspirait en réalité d’autres traditions festives britanniques plus anciennes.

Comme l’ont montré les historiens Timothy Larsen et le regretté Neil Armstrong, le statut déjà bien établi de Noël impliquait que les nouvelles coutumes apparues au XIXᵉ siècle devaient s’arrimer à des usages existants, les compléter ou les remplacer. La carte de Noël n’a pas échappé à cette logique.

En 1843, de nombreux Britanniques déploraient la disparition de toute une série de coutumes de Noël dites « à l’ancienne ». Parmi les plus notables figuraient les traditions d’« hospitalité » de Noël, notamment les visites de Noël et du Nouvel An, durant lesquelles familles, amis et voisins se rendaient les uns chez les autres pour porter des toasts et échanger leurs meilleurs vœux pour les fêtes et l’année à venir.

Les chercheurs soulignent que la croyance en l’aspect traditionnel de ces rites tenait à un mélange de souvenirs réels et de fictions construites. Parmi ces dernières, les plus influentes furent les récits populaires dépeignant « l’hospitalité anglaise d’autrefois » à Noël, écrits dans les années 1820 par l’auteur américain Washington Irving et rassemblés notamment dans des histoires mettant en scène cette hospitalité « old English ». Les Britanniques invoquaient régulièrement les descriptions d’Irving lorsqu’ils débattaient de l’évolution des célébrations nationales.

Quelle qu’ait été la réalité historique de ces « anciennes » coutumes, elles sont néanmoins devenues centrales dans les débats sur la disparition supposée d’un ensemble de pratiques communautaires de Noël, telles que les festins, le chant de Noël et les actes publics de charité.

On pensait alors que toutes ces traditions étaient menacées dans cette Grande-Bretagne de plus en plus urbanisée, marquée par des tensions de classe, une mobilité accrue de la population et l’anonymat de masse.

Une union de l’ancien et du nouveau

Bien qu’il soit difficile de savoir si ces débats ont influencé la décision de Cole de commander sa carte de Noël de 1843, l’illustration conçue pour lui par Horsley y fait directement référence.

La carte montre une famille encadrée par des tréteaux décorés de houx et de gui, accompagnée de chaque côté de scènes de charité illustrant le nourrissage et l’habillement des pauvres. Le centre de la carte – et le cœur symbolique de la vision de Noël de Horsley – est toutefois occupé par une famille composée de trois générations clairement définies, partageant un festin collectif, incluant le classique Christmas pudding anglais.

La tradition de l’hospitalité à l’anglaise revisitée

Les premières cartes privilégiaient des scènes évoquant un Noël « à l’ancienne » : chants, actes de charité, sports de plein air, jeux comme colin-maillard, abondance de feuillage, festins et toasts de Noël et du Nouvel An. Ces cartes étaient donc des produits industriels innovants, ornés d’images des Noëls britanniques d’antan.

Le développement, puis le succès, de la carte de Noël dans l’Angleterre victorienne montre comment la nostalgie pouvait être canalisée en invention. La carte n’a pas revitalisé les traditions de visites de Noël et du Nouvel An ; elle a offert une version « papier » en remplacement. La production industrielle et les moyens de transport ont transformé le visiteur physique en un substitut papier, permettant à davantage de personnes de « rendre visite » à un plus grand nombre de foyers pendant les fêtes que ce qu’elles auraient pu faire en personne.

Le désir de conserver un élément d’une ancienne tradition de Noël, supposément en déclin, s’est ainsi avéré déterminant dans la création d’une nouvelle tradition festive, au milieu de changements sans précédent dans les modes de communication et les relations sociales.

Aujourd’hui, un contexte similaire de mutations sociales et technologiques a conduit certains à prédire la « mort » de la carte de Noël. L’histoire du XIXᵉ siècle montre cependant que, si cette tradition venait à disparaître, ce qui la remplacerait prospérerait en s’inspirant, de manière sélective, des coutumes de Noël du passé.

The Conversation

Christopher Ferguson ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Aux origines de la toute première carte de Noël – https://theconversation.com/aux-origines-de-la-toute-premiere-carte-de-noel-271257

La fraternité, une valeur qui rassemble ou qui exclut ? Retour sur une histoire et ses ambiguïtés

Source: The Conversation – France in French (3) – By Arthur Duhé, Post-doctorant ANR Access ERC 2025, Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis

Terme clé de la devise républicaine, trônant aux frontons de toutes les mairies, la fraternité est un terme traversé d’ambivalences qu’éclaire l’histoire. Plus que comme un principe, moral ou politique, ne faudrait-il pas plutôt l’envisager comme une métaphore ? Avec les possibilités et les limites que cela suppose, elle apparaît alors pour ce qu’elle est : une image puissante, à mettre au service d’une lutte.


La fraternité trouve une place particulière dans l’imaginaire français. Terme clé de la devise républicaine, trônant aux frontons de toutes les mairies, elle apparaît universelle et comme hors du temps. Pourtant, cette valeur a bien une histoire, tumultueuse s’il en est, et même une actualité.

En 2018, les institutions de la République française se sont prononcées deux fois sur la fraternité. D’un côté, le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE) a publié un avis relatif à la révision constitutionnelle. Ce texte fait écho aux conclusions de la chercheuse Réjane Sénac, laquelle était également présidente de la Commission parité du HCE, en affirmant que « le terme de fraternité dit, non pas la neutralité républicaine, mais l’exclusion historique et légale des femmes de la communauté politique ».

Le HCE recommandait par conséquent d’envisager des alternatives comme « solidarité » ou « adelphité », ce dernier terme désignant les enfants d’un même parent, sans distinction de genre. La fraternité, c’est la bande de frères – sans les sœurs.

De l’autre, par suite de l’affaire Cédric Herrou, poursuivi pour avoir aidé quelques deux cents personnes migrantes à traverser la frontière entre l’Italie et la France, le Conseil constitutionnel a déclaré que « la fraternité est un principe à valeur constitutionnelle », ce qui lui confère un poids juridique. Il revient donc au législateur d’arbitrer « entre le principe de fraternité et la sauvegarde de l’ordre public ».

La fraternité ouvrait soudain une brèche juridique pour un internationalisme de terrain – aussi longtemps, du moins, qu’on n’accuserait pas celui-ci de troubler l’ordre.

Les ambiguïtés historiques de la fraternité

La fraternité, qui avait fini par faire partie des meubles de la République, se retrouvait par deux fois au cœur des débats constitutionnels ; tour à tour soupçonnée et consacrée. Cette ambivalence n’est pas accidentelle. Célébrée par l’ensemble du spectre politique, la fraternité n’est que rarement définie, si bien qu’on en ignore le plus souvent l’extension (qui est un frère et selon quel critère ?) et la signification (à quoi engage cette relation fraternelle ?). L’appel à la fraternité, vague et sans objet, est aussi unanime qu’inconséquent.

Les manques et les ambiguïtés de la fraternité ne sont pas nouveaux. Si la fraternité a été une valeur importante dans la rhétorique des sans-culottes en 1789, elle trouve son point d’orgue dans le Printemps des peuples, en 1848, qui mit fin à la monarchie de Juillet en France et fit trembler les couronnes réactionnaires de l’Europe. Cette notion de fraternité permettait aussi bien d’imaginer la nation, conçue comme une bande de frères, que les relations pacifiques entre les nations.

Pourtant, dès 1848, on pourrait accuser la fraternité d’illusion, d’exclusion et d’infantilisation. À la communauté des frères s’opposent ces figures négatives que sont, respectivement, les faux frères, les non-frères et les petits frères.

Les deux premières critiques sont bien connues. Selon Marx et Engels, la fraternité serait une illusion qui ne dure qu’un temps, c’est-à-dire aussi longtemps que les intérêts matériels des différentes classes s’alignent. Elle serait également une exclusion, car, malgré son universalisme affiché, elle exclut les non-frères. Ainsi les femmes, qui étaient sur les barricades, se sont vu refuser le droit de vote dit « universel ». Les frères ne reconnurent pas leurs sœurs en République.

La dernière critique dénonce l’intégration hiérarchisée, comme lors de l’abolition de l’esclavage dans les anciennes colonies. Afin de faire appliquer la décision du Gouvernement provisoire, Sarda Garriga, nouveau gouverneur de La Réunion, accosta sur l’île en octobre. Son discours, face à une société coloniale divisée, en appelait à l’unité fraternelle :

« Dieu vous a créés frères […] Si ceux qu’une triste classification avaient constitués les maîtres doivent apporter un esprit de fraternité […] dans leurs rapports avec leurs anciens serviteurs […] n’oubliez pas, vous frères qui allez être les nouveaux élus de la cité, que vous avez une grande dette à payer à cette société dans laquelle vous êtes près d’entrer. »

On attendit la fin de la récolte de la canne pour concrétiser l’abolition, le 20 décembre 1848. « Tous égaux devant la loi, vous n’avez autour de vous que des frères », commença Sarda Garriga, avant de prévenir :

« La colonie est pauvre : beaucoup de propriétaires ne pourront peut-être pas payer le salaire convenu qu’après la récolte. Vous attendrez ce moment avec patience. Vous prouverez ainsi que le sentiment de fraternité, recommandé par la République à ses enfants, est dans votre cœur. »

Au nom de la fraternité, on avait mis fin à l’esclavage. Au nom de la fraternité toujours, on imposait maintenant aux personnes anciennement réduites en esclavage de continuer à travailler dans les exploitations coloniales afin de maintenir l’ordre de la société coloniale.

La fraternité comme métaphore

Dès son apogée en 1848, la fraternité avait été mise aussi bien au service de la révolution que de la réaction, de l’exploitation que de la libération. Son ambivalence n’est donc pas accidentelle mais tient à sa nature. On fait souvent de la fraternité une valeur qui devrait guider notre action. Or, la fraternité n’est pas tant un principe, moral ou politique, qu’une image.

Comme l’a bien vu l’historien Benedict Anderson, dès que la communauté atteint une certaine taille, nous ne pouvons plus nous la représenter exactement d’où le recours à une image (la nation est « une bande de frères »). Cette image est donc nécessairement inadéquate (à strictement parler, la nation « n’est pas » une bande de frères), ce qui est la définition classique de la métaphore.

allégorie de la fraternité
La Fraternité, estampe de Philibert-Louis Debucourt exposée au musée Carnavalet (Paris).
Wikimédia

Une image ne se comprend qu’en lien avec un imaginaire donné, c’est-à-dire ancré dans un contexte culturel. Si l’image peut traverser les époques et les géographies, comme c’est le cas de la métaphore fraternelle, l’imaginaire, lui, est situé historiquement et socialement.

L’inadéquation métaphorique de l’image à la chose ne doit pas être pensée comme un manque ou un raté. La métaphore permet notamment de rendre la communauté imaginable. Surtout, elle va connoter la chose (la nation est « quelque chose comme » une bande de frères) et la charger affectivement (la nation est « notre » bande de frères). Les images contribuent à susciter un attachement viscéral à cette communauté de hasard qu’est la nation.

Sororité, adelphité, fraternité

L’image fraternelle est-elle encore d’actualité ? On peut être tenté de se tourner vers d’autres images familiales, comme la sororité, qui consacre la relation entre toutes les femmes, mais rien que les femmes, ou l’adelphité, qui évoque le lien entre les enfants d’un même parent, sans distinction de genre.

Quoique la sororité soit une image particulièrement puissante aujourd’hui, elle n’est pas exempte des ambiguïtés qui traversaient la fraternité. L’universalisme féminin de la sororité produit également une illusion d’unité qui invisibilise les relations de domination de race et de classe au sein de la communauté des sœurs. Comme il y a des petits frères, il y a de petites sœurs. Par ailleurs, la sororité manque de clarté quant à son extension et sa signification : s’étend-elle à toutes, y compris au groupe féministe d’extrême droite Némésis, à Marine Le Pen ou à Giorgia Meloni et, si tel est le cas, qu’implique-t-elle exactement ?


Éditions Anamosa, 2025.

L’adelphité, de son côté, si elle permet d’échapper à la binarité du genre, ne résonne guère pour l’heure en dehors des cercles militants, ce qui limite sa charge affective.

Les métaphores n’offrent pas de boussole politique ou morale. Dès lors, que faire de la fraternité ? Deux voies sont déjà ouvertes. Soit on peut l’abandonner en faveur d’autres images jugées plus prometteuses, comme la sororité ou l’adelphité ; soit faire avec, notamment du fait de son ancrage si particulier dans l’imaginaire républicain français. Si ces deux options prennent des directions différentes, elles relèvent toutes deux d’une même « pragmatique de l’image ». Penser la fraternité ne devrait pas en faire un fétiche, mais nous conduire à appréhender sa puissance affective afin de mettre cette métaphore, parmi d’autres, au service de nos luttes.


Le programme ACCESS ERC dans le cadre duquel Arthur Duhé poursuit ses recherches sur les images fraternelles dans les discours nationalistes, antinationalistes et internationalistes, de 1789 aux années 1970, est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projet. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Arthur Duhé a reçu des financements de l’ANR et en recevra du FNRS (2027-2030).

ref. La fraternité, une valeur qui rassemble ou qui exclut ? Retour sur une histoire et ses ambiguïtés – https://theconversation.com/la-fraternite-une-valeur-qui-rassemble-ou-qui-exclut-retour-sur-une-histoire-et-ses-ambigu-tes-270599

Mille sept cents ans après le concile de Nicée, la visite historique du pape Léon XIV

Source: The Conversation – France in French (3) – By Marie Chaieb, enseignant-chercheur en théologie patristique, UCLy (Lyon Catholic University)

L’actualisation du concile de Nicée à l’occasion du voyage, en novembre 2025, du pape Léon XIV en Turquie permet de réfléchir aux enjeux de ce concile pour la géo-ecclésiologie (étude du rapport de l’Église aux territoires) actuelle. Le pape promeut une approche dynamique de Nicée : quel impact sur l’unité des Églises et sur le dialogue œcuménique et interreligieux ?


Dans l’avion qui l’amenait de Turquie au Liban le dimanche 30 novembre 2025, le pape Léon XIV a expliqué pourquoi il avait souhaité effectuer ce voyage dans la région :

« La première raison […] était le 1 700e anniversaire du Concile de Nicée […] pour commémorer le grand événement : l’accord de toute la communauté chrétienne et la profession de foi, le Credo de Nicée-Constantinople. »

Faut-il voir dans ce déplacement un simple hommage aux sources du christianisme ou, au-delà, un choix symbolique qui annonce une orientation importante de ce que sera le pontificat de ce pape de 70 ans élu en mai dernier ?

L’évolution de l’adjectif « œcuménique »

Le 28 novembre 2025, cet « accord de toute la communauté chrétienne » s’est manifesté par une célébration œcuménique qui a rassemblé de nombreux responsables chrétiens – catholiques, orthodoxes et protestants – autour du patriarche orthodoxe de Constantinople Bartholomée Ier et du pape Léon XIV.

Mais le concile de Nicée s’est réuni avant toutes les séparations entre les Églises ; dès lors, comment se fait-il qu’il soit appelé le premier concile « œcuménique » ?

À Nicée (aujourd’hui Iznik), en 325, le premier concile est le fruit immédiat de l’édit de Milan, promulgué en 313 par les co-empereurs romains Licinius et Constantin, qui promouvait la tolérance religieuse et marquait la fin des persécutions de l’Empire romain contre les chrétiens.

Le fait de se réunir (« concile » vient du latin concilium qui signifie assemblée) pour se mettre d’accord sur les questions nouvelles n’a en soi rien de nouveau puisque c’était déjà le mode habituel de gouvernance des Églises, y compris pendant les persécutions, mais à échelle locale.

Cependant, en convergeant vers Nicée par les voies romaines, les évêques entourés de délégations sont pour la première fois en capacité de représenter l’Église « universelle ». C’est vers cette réalité que pointe alors l’adjectif « œcuménique ».

Au cours des siècles, l’adjectif a changé de sens. Dans l’Antiquité, il a d’abord un sens géographique et signifie que le concile a vocation à rassembler, au moins potentiellement, les évêques de tout l’Empire. Aujourd’hui, il revêt un sens plus technique et désigne les différentes formes de dialogue interconfessionnel au sein des différentes Églises chrétiennes. Il n’en demeure pas moins que les Églises, séparées au fil des siècles, célèbrent toujours en Nicée un patrimoine commun qui les réunit sur l’essentiel.

Un « credo » commun

L’enjeu majeur, en 325, était de se mettre d’accord sur les mots pour exprimer la foi au Christ en tant que Fils de Dieu.

Alors que le prêtre alexandrin Arius formulait une certaine subordination du Fils par rapport au Père en raison de sa nature humaine, les évêques réunis affirment que ce Fils n’est pas moins Dieu que le Père : il est de même nature que le Père.

Pour transmettre cette conviction, ils élaborent une profession de foi, le premier credo que chacun des évêques rapportera chez lui pour le transmettre aux fidèles aux quatre coins de l’Empire.

L’empereur Constantin (au centre) avec les évêques du concile de Nicée tenant anachroniquement le texte du Symbole de Nicée-Constantinople dans sa forme liturgique grecque fondée sur le texte adopté au premier concile de Constantinople (381 de notre ère).
Wikimedia

Les professions de foi alternant le mode narratif et la précision théologique étaient déjà le mode habituel de formulation de la foi depuis les origines ; c’est sur les modèles de professions de foi déjà existantes utilisées lors des baptêmes que le concile élabore son credo. Mais les évêques de Nicée ont conscience de formuler à cette occasion une profession de foi capable de servir de repère pour l’Église universelle. Elle sera par la suite complétée au concile de Constantinople en 381 (d’où son nom de Credo de Nicée-Constantinople), mais elle ne changera pas sur le fond. « Le Credo de Nicée-Constantinople est ainsi la profession commune de toutes les traditions chrétiennes », comme le souligne le pape dans la lettre apostolique du 23 novembre 2025 In unitate fidei à l’occasion de l’anniversaire de Nicée.

Cette conviction est toujours celle des différentes Églises chrétiennes rassemblées ; c’est donc bien leur patrimoine commun que les acteurs de la commémoration de 2025 ont voulu mettre en valeur, sans pour autant renier leurs identités propres.

En quoi ce voyage porte-t-il un aspect symbolique ?

C’est justement dans l’articulation entre unité et diversité que le patriarche Bartholomée et le pape Léon XIV se positionnent de façon très claire, proposant de « marcher ensemble » : « Nous devons marcher ensemble, dit le pape Léon XIV, pour parvenir à l’unité et à la réconciliation entre tous les chrétiens. » (In unitate fidei 12.)

Il poursuit : « Le Credo de Nicée peut être la base et le critère de référence de ce cheminement. Il nous propose en effet un modèle de véritable unité dans la diversité légitime. […] Car l’unité sans multiplicité est tyrannie. » (In unitate fidei 12.)

Ainsi, cette unité n’est nullement comprise comme une uniformité, qui serait d’ailleurs plus ou moins fantasmée ; le projet ne vise pas le lissage des individualités mais le dialogue.

Loin de toute naïveté, la rencontre de Nicée manifeste donc la volonté des responsables religieux présents de donner du christianisme une image du dialogue pour la paix. « Car nous ne sommes pas rassemblés ici simplement pour nous souvenir du passé », a affirmé le patriarche Bartholomée dans son discours de bienvenue.

S’il a été possible de se rencontrer (et n’est-ce pas là le plus difficile justement ? l’absence de l’Église russe planant comme un rappel douloureux des aspects politico-religieux dans les conflits actuels), alors le geste devient également « proposable » au niveau du dialogue interreligieux (en Turquie et au-delà) et même au niveau politique. La suite du voyage du pape au Liban peut ainsi être lue comme une conséquence géo-ecclésiologique de la mémoire vivante de Nicée.

Plus largement, les débats de Nicée ne se limitent pas à des enjeux internes à la foi chrétienne, mais ouvrent sur le dialogue avec les cultures. Pour dire le cœur de leur foi, les évêques de Nicée peaufinent le vocabulaire et optent, audacieusement, pour un terme non pas biblique mais issu de la culture philosophique grecque, apte selon eux à préciser de façon décisive leur pensée. L’adjectif grec homoousios (traduit ensuite en « consubstantiel » en français à partir du latin consubstantialis) générera plus d’un siècle de débats, mais exprime une ouverture au dialogue avec la culture profane. Fils de leur temps et héritiers de cette culture, ils décident de « cheminer avec » ce qu’elle peut offrir de positif pour eux, illustrant ainsi ce qu’on appellera plus tard l’inculturation de la foi, c’est-à-dire l’expression de la foi dans et grâce au génie de chaque culture recevant l’Évangile.

Le pari était risqué et, effectivement, le concile de Nicée est loin d’avoir mis un terme aux conflits de formulations concernant la nature du Fils. Il faudra attendre le 4ᵉ concile œcuménique à Chalcédoine, en 451, pour trouver une expression stabilisée et apaisée. Mais le processus d’inculturation illustré à Nicée marque le christianisme antique de façon irréversible.

Toutes ces « dispositions » marquantes envers le dialogue et la paix font de Nicée, comme premier voyage du pape Léon XIV, un lieu symbolique qui trace une orientation forte pour son pontificat. Entre enracinement dans l’histoire et service de la paix dans le monde, Léon XIV place ce premier voyage dans la continuité des grands travaux inaugurés par le pape François sur la synodalité. Le mot grec syn-odos ne signifie-t-il pas justement « faire route ensemble » ?

The Conversation

Marie Chaieb ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Mille sept cents ans après le concile de Nicée, la visite historique du pape Léon XIV – https://theconversation.com/mille-sept-cents-ans-apres-le-concile-de-nicee-la-visite-historique-du-pape-leon-xiv-271810

Les échos de l’insurrection décembriste de 1825 résonnent toujours dans la Russie de Vladimir Poutine

Source: The Conversation – France in French (3) – By Andreï Kozovoï, Professeur des universités, Université de Lille

_Attaque du carré des décabristes par le régiment des gardes à cheval le 14 décembre 1825_, Vassili Timm, 1853.
Wikipédia

Le 14 décembre 1825 (selon le calendrier julien alors en vigueur en Russie, soit le 26 décembre selon le calendrier grégorien instauré en Europe occidentale depuis le XVIᵉ siècle et que la Russie soviétique reprendra à son compte en février 1918), l’Empire russe se prépare à célébrer l’accession au pouvoir d’un nouveau tsar, Nicolas Ier, 29 ans, frère du tsar précédent Alexandre Ier, décédé un peu moins d’un mois plus tôt. Mais la cérémonie prendra un tour bien différent de celui qui était attendu et la journée restera dans les mémoires comme celle de la « révolte des décembristes » (ou décabristes, du russe « dekabr’ », qui a donné le mot russe « dekabristy »). Cet important groupe de nobles, influencés par les transformations que connaissait alors l’ouest de l’Europe et désireux de faire évoluer le pays vers une monarchie constitutionnelle, cherchèrent sans succès à s’emparer du pouvoir en mobilisant plusieurs régiments de soldats et furent écrasés par la force.

Au cours des deux cents années suivantes, les événements de cette journée et la répression qui s’ensuivit allaient faire l’objet d’interprétations et de présentations très différentes. Cette mutinerie d’une partie de l’élite contre un pouvoir autocratique fut-elle, pour le pays, une chance manquée de prendre un tournant démocratique ? Faut-il y voir un simple coup de palais ou une annonce des révolutions de 1905 et de 1917 ? Le régime actuel cherche-t-il à célébrer la mémoire des décembristes ou au contraire à les dépeindre en « cinquième colonne à la solde de l’Occident » avant l’heure ? Éléments de réponses avec l’historien Andreï Kozovoï, professeur d’histoire russe et soviétique à l’Université de Lille, auteur, entre autres publications, de « Égéries rouges. Douze femmes qui ont fait la révolution russe » (Perrin, 2023) et, tout récemment, des « Exilés. Pasternak et les miens » (Grasset, 2025).


The Conversation : Pouvez-vous nous rappeler ce qu’on entend par « insurrection décembriste » et ce qui s’est passé exactement le 14 décembre 1825 ?

Andreï Kozovoï : Le terme de « décembristes » désigne les membres de diverses sociétés secrètes, appelées « unions », constituées en Russie entre 1816 et 1821. Ils doivent leur nom au fait qu’ils ont pris les armes contre la monarchie russe en décembre 1825. Il faut préciser que l’insurrection avait d’abord été planifiée pour 1826 ; mais, pris de court par la mort soudaine de l’empereur Alexandre Ier, le 19 novembre (1er décembre selon le calendrier grégorien) 1825, les séditieux ont été obligés d’improviser. Leur soulèvement a lieu le 14 décembre (soit le 26 décembre), jour où le nouveau tsar Nicolas Ier devait prêter serment à Saint-Pétersbourg. Ils engagent alors près de 3 000 soldats sur la place du Sénat, où se déroule la cérémonie. Au même moment, un autre soulèvement a lieu dans le sud de l’Empire russe, notamment en Ukraine.

Les soldats suivent leurs chefs par loyauté mais aussi parce que ceux-ci leur ont fait diverses promesses, à commencer par l’abolition du servage et un net raccourcissement du service militaire (de 25 ans à 15). En outre, ils n’ont pas l’impression de se révolter, les décembristes affirmant s’opposer au couronnement de Nicolas parce qu’ils estiment que l’héritier légitime est le frère aîné de celui-ci, Constantin, sans savoir que ce dernier, qui est gouverneur de la Pologne, a secrètement renoncé au trône après avoir contracté un mariage morganatique avec une comtesse polonaise et préfère rester vivre dans ce pays.

L’insurrection échoue. Les décembristes avaient beaucoup réfléchi à leurs projets politiques une fois le coup d’État accompli ; mais comme de mauvais joueurs d’échecs, ils ont négligé la tactique et n’ont pas vu arriver le mat. Le prince Troubetskoï, désigné « dictateur », devait se charger de prendre la tête du soulèvement, mais il prend peur et se réfugie chez l’ambassadeur d’Autriche, avant de se rendre (ce qui ne l’empêchera pas d’être condamné à mort, avant de voir sa peine commuée en exil à perpétuité). Personne ne veut se charger de prendre la tête du soulèvement et, en bons chrétiens, les conjurés répugnent à verser le sang, préférant tenter de fraterniser avec les troupes qui leur font face. Le camp adverse n’aura pas autant de scrupules.

Après avoir donné l’ordre de tirer sur les mutins – il y aura au moins plusieurs dizaines de morts, dont un certain nombre d’habitants de la ville qui étaient venus sur la place pour assister au couronnement, même si certaines estimations donnent des chiffres nettement plus élevés –, le nouveau tsar fait pendre cinq meneurs. Nicolas Ier organise personnellement le détail des exécutions, voulant offrir « une leçon à l’Europe ». Ce qui n’empêche pas la corde de trois des condamnés de se briser au moment de leur exécution – l’un d’entre eux, Kondratiï Ryleïev, aurait eu le temps de dire « En Russie, on ne sait même pas pendre correctement » avant d’être pendu une seconde fois, cette fois pour de bon…

Par ailleurs, le tsar fait exiler plus de 200 complices et sympathisants, avec leurs épouses, dans les bagnes de Sibérie orientale, dans les glaciales Nertchinsk, Tchita et Irkoutsk.

Qui sont les décembristes et quelles sont leurs idées ?

A. K. : Ce sont d’abord des nobles, pour l’essentiel d’anciens officiers de la guerre contre Napoléon. On trouve parmi eux aussi un certain nombre de civils. Globalement, ils sont l’incarnation de ce que l’on appelle alors l’intelligentsia, catégorie sociale qui a émergé en Russie à la fin du XVIIIᵉ siècle.

S’ils s’entendent sur un certain nombre d’idées, notamment sur le fait que l’autocratie et le servage doivent impérativement être abolis, les différences sont notables. Pour simplifier, deux courants peuvent être distingués : Nikita Mouraviov rassemble les « modérés », ceux qui voudraient voir la Russie devenir une monarchie constitutionnelle ; Pavel Pestel, ardent démocrate, unit les « radicaux », ceux qui imaginent une république jacobine à la russe, et n’exclut pas la possibilité d’un tsaricide.

Le mouvement décembriste est inspiré des soulèvements d’officiers libéraux en Espagne, au Portugal et à Naples survenus au cours des années précédentes ; il est lié à des sociétés secrètes en Pologne. Mais l’idée d’abolir l’autocratie s’inscrit aussi dans une tendance russe ancienne. On se souvient qu’en 1730, à l’avènement de l’impératrice Anne, un groupe de nobles avait tenté, sans succès, de lui imposer des « conditions » pour limiter son pouvoir.

Après l’écrasement de l’insurrection, Nicolas Ier cherche-t-il à en effacer la mémoire ou au contraire à rappeler l’événement et le sort de ceux qui avaient osé s’élever contre lui pour dissuader d’éventuelles nouvelles contestations ?

A. K. : L’exil des conjurés vise à les éloigner pour toujours de la Russie européenne ; il a aussi pour but d’effacer toute trace de leur acte de la mémoire collective. Mais une chose est certaine : Nicolas Ier, lui, ne les oublie pas.

Pour l’empereur, l’insurrection de 1825 devient même une obsession. Voyant dans les décembristes des agents d’un complot européen contre l’autocratie, il fonde en 1826 une nouvelle police politique, la Troisième Section de la Chancellerie impériale, qui traque toute sédition. La censure est considérablement durcie : désormais, pour publier des textes d’auteurs russes ou étrangers, il faut obtenir une autorisation en amont. Les textes des décembristes sont évidemment interdits.

Enfin, Nicolas Ier cherche à adapter la base idéologique de son régime pour prévenir de nouvelles contestations. En 1833, le ministre de l’éducation Sergueï Ouvarov introduit une nouvelle doctrine impériale, résumée dans sa célèbre formule « Orthodoxie, autocratie, esprit national », ce dernier élément (narodnost en russe) devant être compris comme une tentative de donner de l’Empire russe l’image d’un État-nation moderne.

Il faut attendre la mort de Nicolas en 1855 et l’avènement de son fils Alexandre II pour que le pouvoir russe tente de s’attaquer à la racine du mal, en abolissant le servage et en organisant de profondes réformes.

En 1856, les décembristes survivants sont amnistiés. C’est aussi l’année où l’on autorise enfin la publication du poème « En Sibérie » (aussi connu sous le nom de « Dans les profondeurs des mines de Sibérie »), d’Alexandre Pouchkine, dédié aux décembristes, écrit en… 1827 ! Mais Justice russe, le manifeste de Pestel, ne sera publié en Russie qu’après la révolution de 1905 (il était paru en français dès 1822 sous le titre de Vérité russe).

Les décembristes constituent-ils une référence pour les révolutionnaires des générations suivantes ?

A. K. : Pour les adversaires du régime tsariste, les décembristes deviennent des martyrs de la cause révolutionnaire. Le penseur Alexandre Herzen, « le père du socialisme russe », qui s’exile à Paris en 1847, les compare à des bogatyri, les surhommes légendaires du folklore russe. Il est celui qui a forgé le « mythe décembriste ».

Couverture du dernier numéro du journal l’Étoile polaire d’Alexandre Herzen, publié à l’étranger de 1855 à 1868, dont le titre reprenait celui d’une publication éditée par de futurs décembristes de 1823 à 1825. Les hommes représentés sont les cinq leaders décembristes exécutés à la suite de l’insurrection (de gauche à droite P. Pestel, K. Ryleïev, M. Bestoujev, S. Mouraviov et P. Kakhovski).
Wikimedia

Il faut souligner aussi que ce mythe repose en bonne partie sur le rôle des femmes. Maria Volkonskaïa, Ekaterina Troubetskaïa et d’autres épouses de décembristes, de familles illustres, choisissent de partager le sort de leurs compagnons dont elles vont raconter la vie en exil dans leurs lettres, Mémoires et autobiographies. Leur dévouement inspire poètes et écrivains qui forgent le mythe de la dekabristka, une femme qui a sacrifié sa vie de dame du monde, de privilégiée, pour le bien du peuple russe.

Dans les années 1860, les idées décembristes inspirent le mouvement socialiste agraire des « populistes » (narodniki), qui imaginent une révolution partie des campagnes. En 1879, le premier parti révolutionnaire russe, Terre et liberté, est inspiré des idées de Pestel. Une bonne partie des révolutionnaires exilés de l’époque répressive d’Alexandre III (1881-1894), hommes et femmes, continueront d’entretenir ce mythe.

Mais les décembristes n’ont-ils pas aussi joué le rôle d’anti-modèles ?

A. K. : En effet, à mesure que les révolutionnaires russes se radicalisent, le jugement sur le décembrisme devient plus circonspect. Pour les terroristes de l’organisation Volonté du peuple, qui assassinent le tsar Alexandre II en 1881, et plus tard pour ceux de l’Organisation du combat des socialistes-révolutionnaires, à l’origine d’une vague d’assassinats au début du XXᵉ siècle, les décembristes ont failli parce qu’ils ont été des « faibles ».

Les marxistes reprennent une partie de ces critiques, dénonçant les décembristes comme de vulgaires « aristocrates de la révolution ». Pour l’historien marxiste Mikhaïl Pokrovski (1868-1932), le 14-Décembre a été une « révolution sans révolution ». Lénine transcende ces critiques en inscrivant le mouvement décembriste dans une histoire longue de la révolution russe, qu’il divise en trois phases, les aristocrates décembristes étant la première, encore imparfaite mais nécessaire, d’une longue lutte contre l’autocratie
– la deuxième étant constituée par les roturiers populistes de la fin du XIXᵉ siècle, et la troisième par les prolétaires du début du XXᵉ siècle. En 1912, il écrit : « Le cercle de ces révolutionnaires était très limité. Ils étaient terriblement coupés du peuple. Mais leur combat n’a pas été vain. »

Que devient la mémoire du 14-Décembre à l’époque soviétique ?

A. K. : Après 1917, dans la nouvelle Russie soviétique, le décembrisme est un phénomène sur lequel il n’existe pas de consensus. Sont-ils d’authentiques révolutionnaires, des exploiteurs du peuple qui ont berné leurs soldats, ou encore des agents de l’étranger ? Avec la diabolisation du tsarisme, ils font de plus en plus partie d’un « passé gênant ».

Après de longs débats, les héritiers de Lénine, mort en 1924 (et par là on entend d’abord la troïka Staline, Kamenev et Zinoviev) finissent par conclure que si les décembristes avaient été « coupés des masses », le sang qu’ils ont versé a fait germer les graines de 1917. À Leningrad, la place du Sénat est rebaptisée place des Décembristes ; des recherches sont lancées en vue de retrouver le lieu de sépulture des cinq décembristes pendus en 1826 – ce sera chose faite en 1926, sur l’île Golodaï, qui sera rebaptisée île des Décembristes. Et à Moscou, un opéra et une pièce de théâtre sont interprétés en leur honneur.

Les discussions publiques autour de l’insurrection décembriste reprennent progressivement après 1945, surtout après la mort de Staline (1953), à l’époque du « dégel ». Leur réhabilitation définitive a lieu en 1975, quand le 150e anniversaire de leur soulèvement fait l’objet d’une commémoration organisée par le ministère soviétique de la culture. L’Étoile d’un merveilleux bonheur, film qui deviendra culte, consacré aux femmes des décembristes, sort sur les écrans en novembre de cette année.

Monument à Lénine au-dessus d’une installation en l’honneur des décembrises à la gare de Petrovsk-Zabaïkalski, petite ville située à l’est du lac Baïkal où furent exilés plusieurs dizaines de décembristes. Photo prise en 1980.
Wikimedia

Ce retour en grâce s’explique d’abord et avant tout par la crainte, au sein des autorités, de laisser s’instaurer l’idée que les décembristes auraient été les lointains ancêtres des dissidents. Il faut ici rappeler que le slogan « Pour notre liberté et la vôtre » brandi par la poignée de courageux contre l’invasion de la Tchécoslovaquie, en août 1968, reprend en effet celui qui avait été utilisé, en 1831, en Pologne, pour rendre hommage aux martyrs de 1825.

En décembre 1975, Vladimir Poutine, alors jeune officier du KGB, participe à une contre-manifestation organisée par les services secrets, place du Sénat, pour contrer un petit groupe de protestataires. Un quart de siècle plus tard, le même Poutine, en bon caméléon, fait d’abord mine d’honorer la mémoire des hommes de 1825. Le 18 février 2000, durant sa première campagne présidentielle, il se rend à Irkoutsk, au Musée des décembristes : l’objectif est de rassurer son électorat démocrate et les Occidentaux. Mais vers le début de son deuxième mandat (2004-2008), alors que « la verticale du pouvoir » est bien restaurée, les masques commencent à tomber. En octobre 2005, Mikhaïl Khodorkovski, célèbre oligarque qui a tenu tête à Poutine ce qui lui a valu d’arrêté et condamné, se dit fier d’avoir été exilé sur les terres des anciens prisonniers politiques. Pour contrer ce danger de récupération par l’opposition, une campagne est organisée dans les médias, qui tend à discréditer le mythe. Et en 2008, la place du Sénat à Saint-Pétersbourg, qui avait porté le nom de place des Décembristes depuis 1925, retrouve son nom originel. Tout est dit !

Comment le regard sur le décembrisme évolue-t-il au cours de la période récente ? La guerre d’agression contre l’Ukraine a-t-elle une influence ?

A. K. : La déconstruction du mythe décembriste se poursuit, lentement mais sûrement. En 2019, le film à gros budget l’Union du salut tend à réhabiliter la répression de Nicolas Ier.

Extrait du film l’Union du salut (2019).

Mais la diffusion de sa suite (sequel et prequel), sous forme de série, l’Union du salut. Le temps de la colère, est interrompue après le quatrième épisode, en octobre 2022. On peut l’expliquer par la peur, chez les producteurs, de se retrouver accusés de vouloir diffuser un message secrètement apologétique du mouvement. Dans la série, les personnages des décembristes sont encore trop sympathiques et surtout, au même moment, Vladimir Medinski, « l’historien en chef » de Poutine et ancien ministre de la culture, publie en ligne une conférence de près de trois heures, qui donne le la en matière d’interprétation.

Medinski, connu pour ses recherches plus que douteuses sur l’histoire russe, conclut en disant que si les décembristes étaient des personnalités brillantes, mues par des idées nobles, leur soulèvement, inspiré des idées venues d’Occident, a provoqué un « effet pervers », une ère de réaction et de gel de réformes pourtant nécessaires à la Russie. Et s’ils avaient gagné, le pays aurait été plongé dans une terrible guerre civile. Le « manuel d’histoire unique », lancé pour la rentrée 2024, rédigé par le même Medinski, qualifie leurs projets d’« utopiques ». En mai 2025, le ministre de la justice Konstantin Tchouïtchenko va jusqu’à dire que le tsarisme s’est montré trop clément avec eux, et que sans ce soulèvement, « Herzen n’aurait pas été réveillé » et donc, logiquement, la Russie aurait sans douté évité le communisme et ses excès.

L’orientation générale de la commémoration de 2025 dans l’espace public russe ne laisse aucune place au doute. En cette époque de mobilisation en vue de la victoire contre les « néo-nazis ukrainiens » et contre toute forme d’opposition à l’intérieur, la geste décembriste, celle d’un groupe de l’élite militaire qui s’oppose au pouvoir pour exiger plus de liberté, est redevenue un « passé gênant ». Le dernier soulèvement militaire, celui de Prigojine, les 23-24 juin 2023, a rappelé que le risque d’une insurrection armée était toujours d’actualité. Les jeunes Russes n’ont qu’à bien se tenir : s’ils ne sont pas contents, libre à eux de présenter leurs doléances à Poutine par écrit ! Et d’éviter de se rendre en groupes sur la place du Sénat… ou place Bolotnaïa, à Moscou.


Propos recueillis par Grégory Rayko.

The Conversation

Andreï Kozovoï ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les échos de l’insurrection décembriste de 1825 résonnent toujours dans la Russie de Vladimir Poutine – https://theconversation.com/les-echos-de-linsurrection-decembriste-de-1825-resonnent-toujours-dans-la-russie-de-vladimir-poutine-270204