Sensibiliser les enfants au tri des déchets : enquête dans les coulisses d’une politique éducative à revoir

Source: The Conversation – France (in French) – By Camille Dormoy, Docteure en sociologie, spécialiste des politiques publiques de gestion des déchets/économie circulaire, Le Mans Université; Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Les ateliers pour sensibiliser les enfants au tri des déchets suscitent un véritable engouement. Pourtant, leurs effets à long terme sont limités. À quoi cela tient-il ? Misent-ils trop sur le pouvoir de répétition du geste ? Ou ne prennent-ils pas assez au sérieux la relation des enfants aux objets ? Retour sur quelques observations de terrain.


À mesure que les enjeux climatiques s’imposent dans l’espace public, l’éducation à l’environnement est devenue un axe majeur des politiques éducatives. La sensibilisation au tri des déchets en constitue l’un des piliers les plus visibles.

Entre jeux, ateliers, mallettes, interventions, cette sensibilisation s’est installée depuis une dizaine d’années dans les écoles et les quartiers, comme une évidence, avec l’idée que répéter quelques gestes finirait par changer les comportements.

Pourtant, les enquêtes que nous avons menées à Amiens et notre recherche actuelle au Mans réalisée dans le cadre du programme PEPR Recyclage Déchets ménagers montrent que ces dispositifs produisent surtout des gestes exécutés sous surveillance, sans transformer durablement la manière dont les enfants traitent ou pensent les déchets.

Comment expliquer un tel écart entre l’ambition affichée et les effets réels ?

Le tri à l’école : un rituel d’ordre plus qu’un apprentissage

L’observation, menée en 2019 dans une école d’Amiens (Somme), d’une scène de goûter, permet de saisir concrètement la manière dont la sensibilisation est supposée opérer. Emballages à la main, les enfants se lèvent et se dirigent vers les bacs de tri. Un bref flottement, un doigt qui hésite, et un camarade intervient aussitôt pour rectifier. Le geste s’enchaîne sans effort, quasi mécanique. L’enseignante n’a pas besoin d’intervenir.

Mais rien dans la scène ne suggère que la matière ait été réellement questionnée ou même regardée. Le tri se fait comme on range ses affaires. C’est un comportement attendu bien plus qu’une manière de se saisir de ce que l’on jette.

En sortant de l’école, quelques rues plus loin, les mêmes outils de sensibilisation réapparaissent lors d’une fête de quartier durant laquelle une association locale profite de l’événement pour installer un dispositif dédié à la prévention des déchets : un stand du tri, un atelier de papier recyclé, quelques panneaux.

Si l’intention demeure similaire à celle du cadre scolaire, le déplacement dans l’espace festif en transforme les effets : le dispositif tient mal. Les enfants manipulent la matière avec une liberté que la classe contenait tant bien que mal. Rien n’y fait, ni les rappels ni les explications. Les objets distribués pour enseigner un « bon geste » deviennent des supports de jeu ou de chahut. L’animatrice s’agace.

Le président de l’association explique la scène autrement, persuadé que le jeu est la condition pour qu’un message circule. Mais le message disparaît dès qu’on essaie de l’imposer. La matière, laissée aux enfants, ne soutient pas la pédagogie ; elle la renverse. En attirant l’attention sur ses qualités ludiques et sensorielles, elle devient un objet de manipulation autonome qui détourne l’activité de l’objectif prescrit et fait passer au second plan le contenu normatif du « bon geste ».

Des catégories en décalage avec les usages des enfants

Au Mans (Sarthe), les ateliers philo menés durant l’année scolaire 2024-2025 avec cinq classes d’élèves de CM2 et de 6ᵉ révèlent un autre pan du problème. Les enfants ne parlent pas du déchet comme d’un « résidu » ou d’une « matière à trier » mais comme d’un objet qu’on aime. Une canette vide devient un élément décoratif, un jouet abîmé ou un objet qu’on devrait jeter continuent de valoir par le souvenir qu’il porte.

Les catégories que les dispositifs voudraient stabiliser – recyclable, non recyclable, à jeter, à conserver – n’opèrent pas. Elles ne correspondent tout simplement pas à l’usage que les enfants font des choses ni à la manière dont ils les investissent.

De plus, le doute est permanent : « Mais après, ça va où ? » ou encore : « Et si le camion mélangeait tout ? » Rien, dans les dispositifs, ne vient l’éclairer. On suppose que le geste a du sens alors que tout ce qui se passe après reste invisible.

Cette opacité n’est pas un détail. Elle empêche tout apprentissage réel. Il est difficile de comprendre un geste et de l’adopter, quand on ne sait pas ce qu’il produit, ni même s’il sert à quelque chose.

Des gestes quotidiens

Rien, dans ces scènes, ne suggère une transformation durable : les dispositifs produisent une gestuelle fragile. Dès que la surveillance tombe ou que la matière circule librement, elle disparaît.

Ces observations de terrain révèlent une manière particulière de concevoir l’éducation au tri : celle-ci repose sur un monde où la matière reste tranquille et où les enfants se contentent d’appliquer ce qu’on leur montre. Or, ni l’un ni l’autre ne correspond à ce qui se passe réellement.

Dans la classe d’Amiens, le tri fonctionne surtout parce qu’il est ritualisé et inséré dans un climat d’obligation mutuelle. Le geste n’est pas interrogé. Il est répété parce qu’il faut le faire. L’idée qu’un comportement contraint puisse se maintenir hors du regard des adultes tient davantage d’un espoir institutionnel que d’un constat étayé par l’observation empirique.

Dès que les dispositifs sortent du cadre scolaire, leur cohérence se fissure. La matière déborde : les canettes roulent, les cartons volent, la pâte à papier se transforme. Pensé comme un objet stable et maîtrisable, le déchet est assigné à une fonction pédagogique. Mais sur le terrain, il devient un support de jeu et de transformation, qui échappe au cadrage prescrit.

La conception des dispositifs repose sur une mauvaise compréhension des situations. Les ateliers philo au Mans révèlent quelque chose de plus discret mais tout aussi décisif : les enfants ne pensent pas le déchet dans les catégories que la sensibilisation cherche à imposer. Ils y projettent des souvenirs, un attachement, parfois un regard esthétique. Ils questionnent ce qu’on leur demande de jeter.

L’écart est net entre l’objet simplifié des supports pédagogiques et l’objet vécu, chargé, parfois mystérieux, dont parlent les enfants. Cet écart explique pourquoi les gestes inculqués ne se transforment pas en pratiques durables. Alors que le dispositif oublie la dimension sensible de la matière, les enfants la remettent au centre.

Prendre au sérieux la relation à l’objet

La juxtaposition de ces scènes permet de comprendre pourquoi les investissements publics dans la sensibilisation produisent des effets limités. Le dispositif n’échoue pas faute d’effort, mais parce qu’il ne prend pas au sérieux la relation sensible à l’objet déchu. Dans ces conditions, penser que la multiplication des ateliers ou la sophistication des supports suffiraient à améliorer les pratiques de tri relève d’une forme de croyance.

Or, les enquêtes menées à Amiens et au Mans mettent en lumière une contradiction nette entre la rhétorique de l’éducation au tri et ses effets réels. Les dispositifs produisent de la conformité sous surveillance mais n’améliorent pas la pensée du tri.

En ne clarifiant pas la chaîne de traitement, ils ne modifient pas les représentations. Ces observations conduisent ainsi à interroger une politique éducative fondée moins sur l’apprentissage de la pensée des déchets que sur l’hypothèse selon laquelle la répétition d’un geste garantirait sa reproduction hors du cadre prescriptif.

Prendre au sérieux la relation à l’objet, c’est alors admettre que, pour les enfants comme pour les adultes, le déchet est d’abord manipulé, détourné et investi de souvenirs, bien avant d’être mobilisé comme support d’un geste attendu.

The Conversation

Nathalie Buchot est membre de Les écologistes 72, le Groupe Philo Sarthe et les Carrefours de la Pensée.

Camille Dormoy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Sensibiliser les enfants au tri des déchets : enquête dans les coulisses d’une politique éducative à revoir – https://theconversation.com/sensibiliser-les-enfants-au-tri-des-dechets-enquete-dans-les-coulisses-dune-politique-educative-a-revoir-271902

Après la liquidation d’Ynsect, l’élevage d’insectes a-t-il un avenir en Europe ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Tom Bry-Chevalier, Doctorant en économie de l’environnement, Université de Lorraine

Le 2 décembre 2025, le tribunal de commerce d’Évry, dans l’Essonne, a prononcé la liquidation judiciaire d’Ynsect. Après avoir levé plus de 600 millions d’euros, cette ancienne pépite de la French Tech laisse derrière elle une méga-usine vide et 350 salariés licenciés en deux ans. Au-delà du cas particulier, cet échec interroge la viabilité même du secteur de l’élevage d’insectes en Europe et l’aveuglement de certaines visions de l’innovation.


Trois ministres à l’inauguration de son site à Poulainville (Somme), Robert Downey Jr en ambassadeur médiatique, une méga-usine de 45 000 mètres carrés présentée comme la plus grande ferme verticale d’insectes au monde. En 2021, Ynsect incarnait le futur radieux de l’alimentation durable à la française. Quatre ans plus tard, l’entreprise n’est plus qu’un cas d’école de ce que la recherche académique documente depuis un moment : les promesses économiques et environnementales de l’élevage d’insectes se heurtent à des réalités structurelles bien plus complexes que les discours enthousiastes ne le laissaient supposer.

À l’échelle mondiale, le secteur de l’élevage d’insectes a attiré environ 2 milliards de dollars (environ 1,7 milliard d’euros) d’investissements au cours de la dernière décennie. Pourtant, la liste d’entreprises en difficulté s’allonge : Agronutris en France (100 millions d’euros levés), Enorm Biofactory au Danemark, ancien leader scandinave du secteur (55 millions d’euros), Aspire Food Group au Canada (42 millions de dollars US, soit 35,5 millions d’euros), Inseco en Afrique du Sud, Beta Hatch aux États-Unis… toutes ont connu des difficultés financières majeures, voire fait faillite, en 2025. Ce phénomène suggère que les difficultés ne relèvent pas de cas isolés, mais d’obstacles structurels propres au secteur.




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Mirages de l’économie circulaire

L’un des arguments majeurs avancés pour justifier les investissements dans l’élevage d’insectes reposait sur leur capacité à valoriser les déchets alimentaires. Une promesse d’économie circulaire séduisante sur le papier, mais qui s’est révélée largement illusoire en pratique.

Les réglementations sanitaires européennes interdisent l’utilisation de nombreux déchets comme substrat pour les insectes destinés à l’alimentation animale ou humaine. Le règlement (UE) 2017/893 prohibe notamment les déchets de restauration et de cuisine contenant de la viande ou du poisson. Il en est de même pour les déchets ménagers, qui représentent pourtant jusqu’à 70 % des déchets alimentaires dans les pays européens.

Face à ces contraintes, la plupart des fermes d’insectes industrielles se sont tournées vers des coproduits agricoles de haute qualité, comme le son de blé, entrant ainsi en concurrence directe avec l’alimentation animale conventionnelle.

Hausse du coût de production

Le recours aux coproduits agricoles plutôt qu’aux déchets a une conséquence directe : la hausse des coûts de production. Alors que de nombreuses entreprises d’élevage d’insectes comptaient être rémunérées pour traiter des déchets, elles se retrouvent au contraire à payer pour se procurer les matières premières nécessaires à l’alimentation de leurs insectes.

Une étude publiée dans Food and Humanity établit que la farine d’insectes coûte deux à dix fois plus cher que les alternatives conventionnelles, comme la farine de poisson ou de soja.

L’exemple d’Agriprotein en Afrique du Sud (100 millions de dollars, soit 84,6 millions d’euros, d’investissements) montre cependant que l’usage de déchets n’est pas non plus une solution miracle, l’entreprise ayant depuis fait faillite. Parmi les facteurs de cet échec figure la variabilité des déchets, dont la composition instable complique la standardisation des processus industriels et compromet la qualité constante du produit.

Les insectes, une option plus coûteuse que l’alimentation animale classique


Fourni par l’auteur

Le coût approximatif de la farine d’insectes (en haut) comparé à celui de la farine de poisson (au milieu) et de la farine de soja (en bas) en 2023. Données : (de Jong & Nikolik, 2021 ; IndexMundi, 2023a ; IndexMundi, 2023b ; OCDE/FAO, 2022 ; Banque mondiale, 2023).

Des atouts surestimés ?

L’argument environnemental constituait un pilier central du discours promotionnel de l’industrie. Or, les études scientifiques récentes nuancent considérablement ce tableau. Une étude commandée par le gouvernement britannique, passant en revue 50 articles scientifiques, conclut que la farine d’insectes émet de 5 à 13 fois plus de gaz à effet de serre que la farine de soja, même lorsque les insectes sont nourris de déchets alimentaires. Sur 16 indicateurs environnementaux analysés, la farine d’insectes obtient de moins bons résultats que le soja sur 13 d’entre eux.

Ces résultats décevants s’expliquent en partie par l’utilisation de coproduits plutôt que de déchets pour nourrir les insectes, mais aussi par les besoins énergétiques du secteur. Les insectes nécessitent des températures de 25 à 30 °C pour croître efficacement. En climat tempéré européen, maintenir ces conditions implique, au-delà de l’impact environnemental, des coûts de chauffage considérables. Plusieurs entreprises du secteur ont d’ailleurs en partie justifié leur échec par la hausse importante du coût de l’énergie ces dernières années.

Cette dépendance énergétique pose une question rarement abordée : l’Europe est-elle le bon endroit pour développer cette industrie ? Les régions tropicales comme l’Asie du Sud-Est disposent d’un avantage comparatif naturel. Combiné à des coûts de main-d’œuvre plus élevés et à une réglementation plus stricte sur le plan sanitaire, il est peu probable que l’élevage d’insectes contribue significativement à l’autonomie protéique européenne.

Mais où est le marché annoncé ?

Au-delà des difficultés techniques et environnementales, c’est peut-être l’absence de débouchés commerciaux viables qui explique le mieux l’échec du secteur. Contrairement à une idée répandue, seulement 5 % du financement de l’industrie de l’élevage d’insectes est consacré à l’alimentation humaine, le reste étant voué à la nutrition animale (environ à parts égales entre petfood et animaux d’élevage, notamment en aquaculture). L’industrie elle-même a reconnu que le « facteur dégoût » avait été largement sous-estimé. Plusieurs entreprises qui avaient initialement pour ambition de révolutionner l’alimentation humaine se sont ainsi redirigées vers l’alimentation animale.

Le marché principal visé, l’aquaculture, n’a pas non plus tenu ses promesses. Une revue scientifique publiée dans Reviews in Aquaculture conclut que les insectes ont un impact « énorme » sur le réchauffement climatique, la consommation d’énergie et d’eau dans ce secteur. Le réseau d’investisseurs FAIRR estime désormais que les insectes « ne sont pas la solution » pour l’alimentation en aquaculture.

Conscientes des difficultés à pouvoir concurrencer le coût de la farine de soja ou de poisson, de nombreuses entreprises d’élevage d’insectes se sont rabattues par dépit sur le marché des aliments pour animaux de compagnie, sur un segment premium justifié par des prétentions environnementales et nutritionnelles. Si ce pivot permet certes plus facilement d’atteindre la rentabilité économique, il concerne cependant un marché beaucoup plus faible, ne pouvant accueillir qu’un nombre très restreint d’acteurs.

Près de 170 millions d’euros d’argent public

L’échec d’Ynsect soulève des questions plus larges sur le financement public de l’innovation. Selon Mediapart, près de 170 millions d’euros sur les 650 millions mobilisés provenaient de l’argent public (Bpifrance, Union européenne, Ademe, collectivités locales). Le ministère de l’économie a indiqué que le financement public atteignait 146 millions d’euros, rapporte le Figaro. Selon Antoine Hubert, cofondateur emblématique d’Ynsect, la nouveauté du domaine nécessitait énormément d’innovation et d’avancées réglementaires, et donc des investissements massifs. À l’écouter, un projet de petite envergure n’aurait pas intéressé les investisseurs, car pénétrer le marché de l’aquaculture exigeait d’emblée une capacité de production importante.

Les Échos, 2025.

Ce soutien public s’inscrivait dans une logique louable de réindustrialisation et de transition écologique. Mais il interroge sur les mécanismes d’évaluation des projets innovants. Certes, affirmer que le secteur était voué à l’échec serait un jugement trop facile avec le recul. Il n’empêche : dès la seconde moitié des années 2010, la littérature scientifique exprimait des doutes sérieux sur la viabilité économique de l’élevage d’insectes, bien loin de l’enthousiasme suscité par le rapport de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) en 2013.

Quelle réallocation des ressources ?

Faut-il conclure de cet échec qu’il faut arrêter d’investir dans de nouvelles formes de protéines ? Certainement pas, et d’autres protéines alternatives laissent présager des jours plus radieux. Les alternatives végétales, déjà disponibles commercialement, affichent des bilans environnementaux nettement plus favorables et une acceptation des consommateurs bien supérieure à leur acceptation de protéines provenant d’insectes. D’autres pistes, comme les protéines issues de la fermentation de précision ou les mycoprotéines, présentent des perspectives plus prometteuses malgré des incertitudes persistantes.

L’aventure Ynsect aura au moins eu le mérite de mettre en lumière un écueil récurrent des politiques d’innovation : la tentation de confondre promesses technologiques et solutions éprouvées. Elle rappelle aussi que l’urgence climatique ne dispense pas de rigueur dans l’évaluation des alternatives. À défaut, le risque est double, gaspiller des ressources précieuses et, peut-être plus grave encore, alimenter le scepticisme du public envers les solutions véritablement prometteuses.

The Conversation

Tom Bry-Chevalier est conseiller scientifique non rémunéré de l’Observatoire National de l’Elevage d’Insectes (ONEI).

ref. Après la liquidation d’Ynsect, l’élevage d’insectes a-t-il un avenir en Europe ? – https://theconversation.com/apres-la-liquidation-dynsect-lelevage-dinsectes-a-t-il-un-avenir-en-europe-274586

Protéger les biens culturels face aux pillages et aux trafics : ce que révèle l’exemple de la Chine

Source: The Conversation – France in French (3) – By Elsa Valle, Doctorante, Institut catholique de Paris (ICP)

Sculptures bouddhistes dans la galerie 17, exposition « La promesse du paradis » à la Freer Gallery of Art, Washington, DC.
Smitshonian Museum

Civilisation millénaire à la richesse culturelle exceptionnelle, la Chine a produit d’innombrables œuvres d’art de grande valeur. Une bonne partie de ce patrimoine a été, au cours des siècles, vendue illégalement ou tout simplement pillée. Ce phénomène se poursuit à ce jour, malgré les efforts des autorités chinoises et de la communauté internationale.


« Si un objet est détruit, c’est un objet de moins. Si un État est anéanti, il peut se relever. Mais la perte de la culture est irrémédiable. »

Ce message, publié en 1933 par l’autorité centrale du Kuomintang (qui est à la tête de la République de Chine de 1928 à 1949), rappelle que, dans les périodes de crise, protéger le patrimoine ne se limite pas à la conservation matérielle : il s’agit aussi de préserver la mémoire d’une civilisation et la continuité de son histoire. À cette date, le Kuomintang prit une décision forte, qui ne fit d’ailleurs pas l’unanimité : déplacer les collections du Musée du Palais, créé en 1925 et installé dans la Cité interdite à Pékin, plus au sud, à Shanghai, afin de les protéger de l’invasion japonaise.

L’historienne Tsai-Yun Chan a qualifié, dans un article, cet épisode de « longue marche » des collections impériales constituées par 51 empereurs pendant près de neuf siècles. Cette « longue marche » souligne la fragilité du patrimoine en temps de guerre et sa vulnérabilité face aux convoitises.

Aujourd’hui, nous pouvons admirer, dans les vitrines des musées occidentaux ou dans les catalogues de ventes, des bronzes rituels, des sculptures funéraires, ou encore des vases impériaux. Ces objets chinois suscitent un intérêt à la fois scientifique, esthétique et marchand. Pourtant, derrière ces œuvres peuvent se dissimuler des trajectoires complexes, marquées par des conflits, des pillages et des circulations contraintes dans des contextes d’instabilité politique.

Depuis le XIXe siècle, une part du patrimoine chinois a quitté son territoire d’origine, alimentant collections privées et institutions publiques à travers le monde. Cette dispersion, antérieure à l’émergence du droit international du patrimoine, complique aujourd’hui les débats sur la légitimité des détentions et les politiques de protection des biens culturels.

L’exemple chinois apparaît ainsi comme un paradigme : il éclaire non seulement les enjeux du trafic illicite et les limites des mécanismes juridiques et diplomatiques, mais révèle aussi la valeur symbolique et émotionnelle que revêt le patrimoine pour une nation.

Quand des trésors chinois ont quitté la Chine : la circulation des biens culturels avant le droit international

La présence aujourd’hui d’œuvres d’art chinoises dans les collections occidentales s’explique par une histoire longue, parfois marquée par des épisodes de violence. Vient à l’esprit l’événement emblématique du sac du Palais d’Été en 1860, pendant la deuxième guerre de l’opium : des milliers d’objets impériaux furent alors pillés par les troupes britanniques et françaises puis dispersés, intégrant collections privées et musées, tel le « musée chinois » de l’impératrice Eugénie au château de Fontainebleau.

Pillage de l’ancien Palais d’Été par les troupes franco-britanniques en 1860 durant la seconde guerre de l’opium.
L’Illustration, 22 décembre 1860

Au début du XXe siècle, cette dynamique s’amplifie dans un contexte d’instabilité politique chronique en Chine. Missions archéologiques, explorations scientifiques, fouilles plus ou moins contrôlées et achats sur place contribuent à la sortie massive d’objets.

Dès 1910, au retour d’une de ses missions, le sinologue français Paul Pelliot fait don de plusieurs objets chinois anciens au musée du Louvre. Dans les années 1920 et 1930, de nombreux artefacts arrivent en Occident, contribuant à la constitution des grandes collections d’art chinois ancien. Par exemple, l’archéologue et conservateur américain Carl Withing Bishop dirige deux expéditions en Chine, une première entre 1923 et 1927 puis une deuxième entre 1929 et 1934. Au cours de ces deux expéditions, il achète de nombreux objets qui vont enrichir les collections de la Freer Gallery à Washington.

Ces circulations ne relèvent pas toujours du pillage au sens strict, mais elles s’opèrent néanmoins dans un cadre juridique quasi inexistant, bien avant l’adoption des grandes conventions internationales de protection du patrimoine. Ce vide juridique historique pèse aujourd’hui sur les débats concernant la provenance et la protection des œuvres.

Un trafic illicite toujours actif

Le trafic d’antiquités chinoises demeure une réalité contemporaine, alimentée par la demande du marché international et par la vulnérabilité persistante de nombreux sites archéologiques. En Chine, malgré un cadre législatif national renforcé, les fouilles clandestines et les pillages continuent d’affecter des zones rurales et des sites difficilement surveillés. Selon l’Unesco, 1,6 million d’objets chinois seraient aujourd’hui dispersés à travers le monde.

Le Conseil international des musées (ICOM) créé en 1946, qui a pour but de promouvoir et de protéger le patrimoine culturel et naturel, a ainsi établi en 2010 une « liste rouge » des biens culturels de la Chine susceptibles de faire l’objet de transactions illicites sur le marché international des antiquités. Cette liste vise à aider musées, marchands, collectionneurs, officiers des douanes et de police, à identifier les objets potentiellement pillés et exportés illégalement de Chine.

Le cas chinois illustre donc les limites des dispositifs actuels de contrôle face à un trafic mondialisé et structuré.

Les limites du droit international du patrimoine

La lutte contre le trafic illicite et les demandes de restitution reposent aujourd’hui en grande partie sur le droit international du patrimoine, dont la pierre angulaire est la convention de l’Unesco de 1970. Celle-ci vise à prévenir l’importation, l’exportation et le transfert de propriété illicites des biens culturels. Toutefois, ce cadre juridique présente une limite majeure : son principe de non-rétroactivité. Les œuvres sorties de leur pays d’origine avant l’entrée en vigueur de la convention ne peuvent, en règle générale, être revendiquées sur cette base.

La Convention Unidroit de 1995 renforce ce dispositif en harmonisant les règles de droit privé relatives au commerce international de l’art. Elle permet notamment un traitement uniforme des demandes de restitution devant les juridictions nationales des États signataires.

La Chine a ratifié ces deux textes internationaux, ce qui s’explique sans doute par la recrudescence du trafic illicite des biens culturels sur le territoire chinois dans les années 1990. Il y a eu d’ailleurs une volonté politique de s’inspirer de ces instruments juridiques internationaux en ce qui concerne la législation chinoise sur la protection du patrimoine culturel.

Repenser la protection du patrimoine : les enseignements du cas chinois

Le cas chinois met en lumière les tensions qui traversent aujourd’hui la lutte contre le trafic illicite des œuvres d’art et les politiques de protection du patrimoine. Il révèle l’écart entre des cadres juridiques conçus pour répondre aux trafics contemporains et des collections constituées dans des contextes historiques marqués par la guerre, la domination et l’inégalité des rapports de force. Cette dissociation entre légalité et légitimité constitue l’un des principaux défis pour les acteurs du patrimoine.

Face à ces limites, la recherche de provenance, la coopération internationale et le dialogue entre historiens, archéologues, juristes et spécialistes des relations internationales apparaissent comme des leviers essentiels. Ensemble, ils permettent de mieux documenter les trajectoires des objets et de replacer la circulation de ceux-ci dans des contextes historiques, politiques et culturels plus larges.

Au-delà de ces outils traditionnels, la Chine adopte des pratiques visant à garantir une justice pour les sociétés d’origine des biens culturels, en s’impliquant dans la résolution internationale de conflits relatifs aux objets, en négociant le rapatriement de pièces dispersées comme les deux volumes du manuscrit de soie de Zidanku conservés au musée national des Arts asiatiques de Washington et restitués à la Chine en mai 2025, et en concluant des accords bilatéraux avec plus de vingt pays pour renforcer la lutte contre le pillage et l’exportation illégale d’objets culturels. Ces démarches, qui ne relèvent pas toutes du cadre juridique des restitutions internationales, s’inscrivent dans une dynamique plus large : la Chine formule des revendications explicites concernant certains biens culturels, les enjeux patrimoniaux participant d’une affirmation accrue de sa place sur la scène internationale.

Ces évolutions montrent que la protection du patrimoine ne relève plus seulement de la conservation matérielle ou du respect des cadres juridiques, mais implique une approche globale capable d’articuler histoire, droit, circulation des œuvres et enjeux contemporains du marché de l’art.

The Conversation

Elsa Valle ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Protéger les biens culturels face aux pillages et aux trafics : ce que révèle l’exemple de la Chine – https://theconversation.com/proteger-les-biens-culturels-face-aux-pillages-et-aux-trafics-ce-que-revele-lexemple-de-la-chine-273934

Expiration du traité New Start : vers une reprise de la course aux armements nucléaires ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Tilman Ruff, Honorary Principal Fellow, School of Population and Global Health, The University of Melbourne

**Dans un contexte international extrêmement tendu, le traité New Start, signé en 2010 entre la Russie et les États-Unis, expire ce vendredi. Les termes du traité limitent à 700 le nombre de lanceurs nucléaires stratégiques déployés et à 1 550 le nombre de têtes nucléaires déployées sur ces lanceurs. Sans nouvel – et improbable à ce stade – accord, les deux parties pourront accroître leurs arsenaux, une perspective qui constitue une source d’inquiétude majeure.


Le traité New Start, le dernier accord visant à limiter le nombre d’armes nucléaires de la Russie et des États-Unis, a expiré ce 4 février 2026. Aucune négociation n’est prévue pour prolonger sa durée. Comme l’a déclaré Donald Trump dans une interview récente, « S’il expire, il expire ».

On ne saurait trop insister sur l’importance du traité New Start. Après que d’autres traités relatifs au contrôle des armes nucléaires ont été abrogés ces dernières années, ce texte était le seul accord prévoyant des dispositifs de notification et d’inspection entre les États-Unis et la Russie. À eux deux, ces pays possèdent 87 % des armes nucléaires mondiales.

La fin du traité mettra un terme définitif à la retenue nucléaire entre les deux puissances. Elle risque également d’accélérer la course mondiale aux armements nucléaires.

Qu’est-ce que New Start ?

Le traité sur les mesures visant à réduire et limiter davantage les armes stratégiques offensives, dit « New Start » ou traité de Prague, a été signé le 8 avril 2010 à Prague, par les présidents Barack Obama et Dmitri Medvedev. Il est entré en vigueur l’année suivante.

Barack Obama et Dmitri Medvedev, après la signature du traité New Start, à Prague, le 8 avril 2010.
Site Web de la présidence de la Fédération de Russie., CC BY-NC-SA

Il remplaçait un traité de 2002, le Strategic offensive reduction treaty (SORT), par lequel la Russie et les États-Unis s’étaient engagés à réduire en dix ans le nombre de leurs ogives nucléaires à une quantité comprise entre 1 700 et 2 200 têtes.

Avec New Start, signé pour une durée de dix ans, les deux pays promettaient de réduire leur nombre d’armes nucléaires à longue portée ; en outre, le texte apportait des précisions supplémentaires sur les différents types de lanceurs. Le traité limitait l’arsenal nucléaire à 700 missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) et missiles mer-sol balistiques stratégiques (SLBM), 1 550 ogives nucléaires et 800 lanceurs (déployés et non déployés). Ces objectifs ont été atteints dès le 5 février 2018.

Le texte comportait également des dispositifs efficaces d’inspection et de vérification de la conformité des actions des deux parties prenantes aux termes du traité. Il prévoyait deux échanges annuels, ainsi qu’un système continu de notifications mutuelles concernant le mouvement des forces nucléaires stratégiques, qui avaient lieu presque quotidiennement. Les deux parties acceptaient l’inspection réciproque sur site des missiles, ogives et lanceurs couverts par le traité, ce qui fournissait à chacune d’entre elles des informations précieuses sur les déploiements nucléaires de l’autre.

Enfin, l’accord établissait une commission consultative bilatérale et des procédures claires pour la résolution de questions ou de disputes.

Les limitations de l’accord

À l’époque, le traité a été critiqué pour le caractère modeste des réductions qu’il imposait et pour le champ limité des types d’armes nucléaires qu’il couvrait.

Mais sa principale faiblesse était le prix politique qu’Obama avait payé pour obtenir sa ratification par le Sénat américain.

Afin d’obtenir un soutien suffisant de la part des républicains, le président démocrate avait accepté un programme à long terme, d’un coût de plus de 2 000 milliards de dollars, portant sur le renouvellement et la modernisation de l’arsenal nucléaire américain, ainsi que des installations et des programmes de production et d’entretien des armes nucléaires.

Conséquence : avec New Start, les États-Unis s’assuraient de continuer à disposer d’un arsenal nucléaire conséquent et sans cesse modernisé. Les perspectives d’un désarmement total s’évanouissaient.

À l’approche de l’expiration du traité, qui prenait fin en 2021, la Russie avait proposé d’en prolonger la validité de cinq ans, comme le permettaient les dispositions du texte. Donald Trump, qui effectuait alors son premier mandat présidentiel, avait refusé d’y donner suite.

Après sa victoire à l’élection présidentielle de 2020, Joe Biden a finalement accepté la prolongation du traité, le 3 février 2021, soit deux jours seulement avant son échéance. Aucune nouvelle prolongation n’est toutefois prévue par le traité.

En février 2023, la Russie a suspendu l’application de certains aspects clés de l’accord, parmi lesquels l’échange de données sur les stocks et les inspections sur site. Elle ne s’est cependant pas officiellement retirée du traité et s’est engagée à continuer de respecter les limites numériques concernant les ogives, missiles et lanceurs.

Et maintenant ?

En septembre 2025, à l’approche de l’expiration du traité, Vladimir Poutine a fait savoir qu’il était prêt à continuer à respecter les limites fixées pour une année supplémentaire, à condition que les États-Unis fassent de même.

Mis à part une remarque improvisée de Donald Trump – « Cela me paraît être une bonne idée » –, aucune réponse officielle n’a été apportée par Washington à cette proposition russe.

Trump a par ailleurs compliqué la situation en exigeant que toute future négociation sur le contrôle des armes nucléaires inclue la Chine. Or Pékin a toujours refusé cette participation. Il n’existe en outre aucun précédent de négociations trilatérales sur le désarmement ou le contrôle nucléaire, qui seraient longues et complexes. Et si l’arsenal chinois est en expansion, il ne représente aujourd’hui que 12 % de celui des États-Unis et moins de 11 % de celui de la Russie.

Le traité New Start semble désormais voué à expirer sans qu’aucun accord ne soit conclu pour maintenir ses limites jusqu’à la négociation d’un traité de remplacement.

Cela signifie que la Russie et les États-Unis pourraient augmenter, en l’espace de quelques mois, le nombre de leurs ogives déployées de 60 % et 110 % respectivement. Tous deux disposent en effet de la capacité à charger davantage d’ogives sur leurs missiles et bombardiers que ce n’est actuellement le cas. Ils conservent également d’importants stocks d’ogives en réserve ou destinées au démantèlement, mais encore intactes.

S’ils prenaient de telles mesures, les deux pays pourraient pratiquement doubler leurs arsenaux nucléaires stratégiques déployés.

La fin des processus d’échange de données, de vérification et de notification entraînerait une grande incertitude et une méfiance mutuelle. Cela pourrait à son tour conduire à un renforcement supplémentaire des capacités militaires des deux pays, déjà colossales.

Un avertissement inquiétant

L’aspect le plus préoccupant de cette évolution est sans doute le fait que le désarmement nucléaire est désormais moribond.

Aucune négociation sur le désarmement ou même sur la limitation des risques nucléaires n’est actuellement en cours. Aucune n’est prévue.

A minima, après l’expiration du traité de New Start cette semaine, la Russie et les États-Unis devraient convenir de respecter ses limites jusqu’à ce qu’ils négocient de nouvelles réductions.

Et cinquante-six ans après avoir pris, dans le cadre du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), un engagement en faveur du désarmement, les deux puissances devraient œuvrer à la mise en place d’un accord entre l’ensemble des États dotés de l’arme nucléaire afin d’éliminer leurs arsenaux.

Mais la Russie, les États-Unis et les autres puissances nucléaires empruntent aujourd’hui la direction opposée.

Depuis son retour au pouvoir, Donald Trump a multiplié les actions – du bombardement de l’Iran à l’arrestation du dirigeant vénézuélien Nicolas Maduro – qui témoignent de son mépris pour le droit international et les traités. Elles confirment également sa volonté d’employer tous les leviers de puissance pour affirmer la suprématie américaine.

Vladimir Poutine, de son côté, a eu recours à un IRBM, le fameux Orechnik, contre l’Ukraine, multiplié les menaces de recours à l’arme nucléaire contre Kiev et l’Occident, et opté pour une approche sans précédent et extrêmement dangereuse vis-à-vis des centrales nucléaires ukrainiennes, autour desquelles les combats ont lieu régulièrement et qui fonctionnent désormais dans un environnement très dégradé, ce qui suscite des risques immenses.

Tout cela est de mauvais augure pour le désarmement nucléaire et, au-delà, pour la réduction de l’éventualité d’une guerre nucléaire.

The Conversation

Tilman Ruff est est affilié à l’Association internationale des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire, à la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires, à l’Association médicale pour la prévention de la guerre, à Médecins pour l’environnement Australie et à l’Association australienne pour la santé publique.

ref. Expiration du traité New Start : vers une reprise de la course aux armements nucléaires ? – https://theconversation.com/expiration-du-traite-new-start-vers-une-reprise-de-la-course-aux-armements-nucleaires-274877

Dissonance patrimoniale, réparation mémorielle : la « Table de désorientation », un contre-monument décolonial à Nancy

Source: The Conversation – in French – By Gaëlle Crenn, Maîtresse de conférences en Sc. de l’Info-Com, Centre de Recherche sur les Médiations (CREM), Université de Lorraine

En novembre 2025, la Ville de Nancy dévoilait la *Table de désorientation*, un anti-monument qui interroge la mémoire coloniale face à la statue du sergent Blandan, place de Padoue. Youtube/capture d’écran.

À Nancy, en Meurthe-et-Moselle, a été dévoilée, le 6 novembre 2025, face à la statue du sergent Blandan, la Table de désorientation, œuvre de Dorothée-Myriam Kellou, qui, selon l’inscription visible sur le socle, « interroge le passé colonial de l’Algérie et de la France, évoque ses blessures et appelle à la réparation ». Par les conditions de sa genèse, par les caractéristiques de son implantation, mais aussi par la singularité de sa grammaire stylistique, la Table de désorientation inaugure une politique mémorielle originale.


Ce monument est le résultat d’un processus de patrimonialisation « par le bas », produit d’initiatives convergentes de divers acteurs locaux : un projet pédagogique au lycée Jeanne-d’Arc, lancé par le professeur Étienne Augris, touché par le mouvement Black Lives Matter ; l’histoire personnelle de la famille Kellou, dont le père, le réalisateur Malek Kellou, a découvert la statue durant son enfance à Boufarik (près de Blida en Algérie), puis, devenu résidant à Nancy (Meurthe-et-Moselle), l’y a redécouverte. Cette histoire trouve un écho dans la démarche des musées de la ville, qui souhaitent explorer les enjeux mémoriels liés à la colonisation.




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En 2022, l’exposition « Sur les traces du sergent Blandan », inaugure le programme « Récits décoloniaux » au musée des Beaux-Arts de Nancy. Le projet se concrétise ultimement avec une commande publique d’œuvre à la fille du réalisateur, Dorothée-Myriam Kellou. L’œuvre mêle « Histoire » et « histoire », politique coloniale et récit familial intime. Elle naît de la transmission d’une histoire traumatique d’abord tue, puis déliée, après un temps d’anamnèse, dans un geste de transmission filiale.

Installée à quelques mètres de la statue, l’œuvre est un miroir circulaire, dressé à la verticale, qui porte en inscription un texte poétique de l’autrice, débutant par une interpellation du sergent : « Qui es-tu ? » Le texte, inscrit en français et en arabe – les deux écritures se déployant en miroir l’une de l’autre, vise à interpeller le spectateur qui découvre en passant son reflet dans la surface miroitante.




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Un contre-monument dissonant

Le reflet perturbe la perception habituelle et permet de replacer le monument Blandan dans le périmètre de notre attention, invitant à la réflexion sur le sens que peut prendre aujourd’hui cet emblème de la statuaire figurative de l’époque coloniale.

Après son rapatriement forcé en 1963, suite à l’indépendance algérienne, et après un temps de purgatoire dans une caserne, la statue est réinstallée en 1990 sur le terre-plein d’un carrefour près de la caserne qui porte son nom. Elle est ensuite déplacée de quelques mètres et repositionnée, pour prendre place face aux nouveaux bâtiments d’ARTEM, un complexe universitaire novateur.

La présence imposante de la statue n’empêche cependant pas un relatif oubli de cette figure. C’est pourquoi,« devant la statue du sergent Blandan qui a perdu son sens historique pour la plupart des passants, mais qui exerce toujours son influx mémoriel, se dresse un appel en miroir » (texte du socle).

L’œuvre redonne visibilité au monument initial, mais en le recontextualisant, en ouvrant des « réinterprétations de l’histoire coloniale », en proposant des « contrepoints » au récit, plutôt que des répliques (discours de Dorothée-Myriam Kellou lors du dévoilement).

On peut soutenir que l’espace physique entre les monuments fait naître un nouvel espace discursif qui permet d’initier un dialogue sur les multiples significations de la statue. Ce dialogue se nourrit d’un jeu d’opposition : entre l’« Histoire » officielle et l’« histoire » familiale qu’elle vient percuter, entre les mémoires des exploits militaires et les mémoires des descendants de familles algériennes immigrées. Le contre-monument institue un espace de discussion sur le sens des héritages coloniaux ouverts à des interprétations divergentes, voire contradictoires.L’ espace inter-monumental produit de plus une mise en tension de la géographie mémorielle de la ville. Il résonne avec l’inauguration récente d’une esplanade du nom de François Borella, membre du PSU (Parti socialiste unifié), victime de l’Organisation de l’armée secrète (OAS), geste qui veut affirmer l’attachement de la ville aux valeurs républicaines.

Avec ce contre-monument, « une trace ajoutée à une trace » (carton d’invitation), s’ouvre « un espace de relation et de réflexion critique sur les conséquences contemporaines de la colonisation » (ibid.).

Par ce geste, la Ville de Nancy déploie ce que l’on peut appeler une politique de la dissonance patrimoniale. Alors que le patrimoine est habituellement pensé comme le résultat d’un consensus sur les legs du passé que l’on souhaite conserver, le terme prend ici une signification plus complexe, qui incorpore les dissensions et les disputes qui le colorent.

En phase avec les nouvelles expressions citoyennes de revendication mémorielle, le rôle de la statuaire publique s’en trouve modifié : moins au service de l’imposition et de l’affirmation de valeurs que de leur mise en débat et de leur diffraction dans l’espace public.

Un anti-monument de réparation mémorielle

Au-delà de son rôle de contre-monument, on peut également considérer la Table comme un anti-monument, au sens que l’artiste Jochen Gerz, ainsi que ses commentateurs et commentatrices ont pu donner à ce terme.

Selon Gerz, un anti-monument est une proposition qui, par sa grammaire plastique et stylistique, remet en cause les fonctions habituellement remplies par les monuments – affirmer des valeurs, représenter (des héros, des victimes ou des allégories) –, au profit d’une ouverture à la réflexion et à la multiplication des significations possibles. La Table de désorientation possède cette forme d’humilité et d’ouverture aux interprétations favorisant une mise en suspens des valeurs. Comme le dit encore Mathieu Klein dans son discours, l’œuvre « ne nous impose rien, elle invite à penser ».

Le trait le plus marquant de la Table est la modestie de sa taille. Dressée et légèrement inclinée vers l’arrière, elle mesure 1,59 mètre – ce qui était très exactement la taille du sergent. Sa rondeur et sa petitesse sont en tant que telles une remise en question de la monumentalité de la statue voisine, qui culmine sur son énorme socle à presque 4 mètres de hauteur. À l’impression de lourdeur et d’opacité donnée par l’ensemble massif de pierre et de bronze, qui héroïse le combattant colonial, encapsule les valeurs guerrières et rappelle la politique de conquête impérialiste, s’oppose la clarté et la légèreté de la Table. Ses miroitements conduisent les passant·es à se questionner, sans préjuger de leurs interprétations : elle renvoie les sujets à leur propre réflexion (aux sens propre et figuré).

Alors que l’attitude du sergent, les mentions sur le socle, ses bas-reliefs de bronze et sa plaque commémorative concourent tous à affirmer la valorisation du guerrier héroïque mort pour la colonisation, la Table invite à mettre en question ces valeurs et à rouvrir un questionnement sur celles que nous (l’ensemble de la communauté) souhaitons voir célébrées aujourd’hui dans l’espace public. Ainsi, l’œuvre contribue à la mise en débat des héritages de la colonisation et à la réflexion sur la place des descendants et des minorités. À l’égard des anciennes voix silenciées, elle opère une forme de réparation mémorielle.

Quelle orientation des publics ?

Une difficulté cependant peut naître dans l’appropriation du nouveau monument par le public. En effet, le texte gravé sur le miroir, avec son lettrage subtil, s’avère très difficile à déchiffrer. Lors de la cérémonie de dévoilement, les premiers spectateurs et spectatrices ne ménagent pourtant pas leurs efforts, se rapprochant au maximum de la surface miroitante, reculant et variant les angles de vue. La mairie a prévu un programme de médiations pour accompagner la découverte de la nouvelle œuvre publique dans son contexte. Celles-ci s’avèreront sans doute utiles pour que le public ne souffre pas d’une « désorientation » excessive.

Peut-être même l’adjonction d’un panneau permanent sera-t-elle à envisager afin de lui livrer des appuis interprétatifs pour faire sens de l’œuvre et de l’espace intermonumental qu’elle génère. Cela serait sans doute profitable pour qu’il saisisse toute la richesse de ce nouveau monument, à la fois populaire par sa genèse, dissonant dans son principe, contre- et anti-monumental dans ses effets.

The Conversation

Gaëlle Crenn a été membre de la liste des Verts lors des élections municipales de Nancy en 2020.

ref. Dissonance patrimoniale, réparation mémorielle : la « Table de désorientation », un contre-monument décolonial à Nancy – https://theconversation.com/dissonance-patrimoniale-reparation-memorielle-la-table-de-desorientation-un-contre-monument-decolonial-a-nancy-273289

Women have been mapping the world for centuries – and now they’re speaking up for the people left out of those maps

Source: The Conversation – USA – By Melinda Laituri, Professor Emeritus of Ecosystem Science and Sustainability, Colorado State University

Gladys West, right, developed the mathematical models behind GPS. U.S. Navy/Wikimedia Commons

Although women have always been part of the mapping landscape, their contributions to cartography have long been overlooked.

Mapmaking has traditionally featured men, from Mercator’s projection of the world in the 1500s to land surveyors such as George Washington and Thomas Jefferson mapping property in the 1700s, to Roger Tomlinson’s development of geographic information systems in the 1960s. Cartography and related geospatial technologies fields continue to be male-dominated.

But as a geographer and specialist in geographic information systems, I have observed how opportunities for women as mapmakers have changed over the past five decades. The advent of technologies such as geographic information systems has increased education, employment and research opportunities for women, making mapmaking more accessible.

The female landscape

Women have long been essential to how people see and understand the world. The concept of Mother Earth or Mother Nature as the center of the universe and source of all life spans Indigenous cultures around the globe.

In the 20th century, the scientific community and environmental activists adopted the term Gaia – the Greek goddess personifying the Earth, the mother of all deities – to reflect the notion of the Earth as a living system. Gaia is represented as female and understood as a guiding force in maintaining the atmosphere, oceans and climate.

The representation of land as woman was reshaped with the rise of nationalism when the terms “fatherland” and “motherland”took on distinct meanings. Fatherland implied heritage and tradition, while motherland suggests place of birth and sense of belonging. These gendered constructs appear across cultures.

Scan of map depicting Europe in the shape of a woman in regalia
Europa Regina (1570).
Sebastian Münster/Wikimedia Commons

Another aspect of the gendered nature of cartography is the way maps used female forms to portray features. Anthropomorphic maps from the 16th through 19th centuries demonstrate how cartographers used female figures to depict European countries. For example, cartographer Johannes Putsch’s “Europa Regina,” originally drawn in 1537, set the template for later maps in which nations are depicted as women in various poses and different states of dress – or undress – though they don’t actually correspond closely to the actual shapes of real landforms.

These maps reflect shifting cultural and political meanings attached to territory and power. The female landscape, or woman as map, is often used to portray countries as active, aggressive or supine, depending upon the status of the nation state in relation to war and peace and the stereotypes of a country.

Technology and women’s roles in mapmaking

While the technical contributions women have made to mapping span the entire history of cartography, they are difficult to identify and document. But a closer look reveals the variety of roles women have played in mapmaking.

One of the earliest known examples of a map made by a woman dates to the fourth century, when the sister of the prime minister of the Han Dynasty in China embroidered a map on silk.

During the 15th and 16th centuries, women were employed to color maps and contribute artistic details to borders. Many women cartographers used only a first initial and last name, obscuring their gender and making their work difficult to trace.

The 18th century brought the advent of printing, which opened new avenues for women to participate as engravers of copper plates, publishers of maps, and globemakers.

By the 19th century, cartography became part of formal education for women in North America, where the intersection of embroidery and geography produced fabric globes and linen maps. This was later followed by drawing and coloring maps as access to paper and pencils improved.

World War II ushered in a new era of opportunity for women in the U.S., as they were recruited to fill critical roles in cartographic development while men were sent to war. Known as Millie the Mapper or the Military Mapping Maidens, women produced topographic maps, interpreted aerial photography and helped advance photogrammetry, the use of photos to make 3D models of the Earth’s topography.

Black and white photograph of women surrounding a gridded table, one person pushing pieces across the surfaces as others look on in a balcony
The ‘Military Mapping Maidens’ created tens of thousands of maps during World War II.
Alfred T Palmer/Office of War Information via Library of Congress

Building on the expanding role of women in cartography, in the 1950s Evelyn Pruitt of the U.S. Office of Naval Research coined the term remote sensing, referring to the use of satellite imagery to observe, measure and map the Earth. In the same period, mathematician Gladys West developed the mathematical models for global positioning systems, known as GPS.

Women creating the maps

Women have also overseen the creation of maps in a number of ways.

Indigenous matriarchal societies expressed spatial information through different forms of cartography. These includes songs, dances and rituals that identified important communal resources such as springs, sacred groves and migration paths.

The development of European cartography was driven by the Age of Exploration from the 15th to 17th centuries and entrepreneurial activities associated with reproducing and selling maps. Women often assumed these roles after the deaths of their husbands, ensuring the continuation of family businesses.

Not only kings but queens also directed what maps were needed. For example, Queen Elizabeth I commissioned the 1579 Atlas of England and Wales, one of the first national atlases. It rendered a map of the entire country, accessible from home or a reading room.

Women setting the direction of maps

While early maps positioned women primarily as symbolic bodies to project political meaning or as supporters of larger mapping enterprises, contemporary cartography reveals a different dynamic between gender and maps: There is a lack of geographic data on issues affecting women, including health, safety and planning for the future.

For example, women are disproportionately affected by disasters, including through a heightened risk of experiencing gender-based violence. Geographic analyses reveal a persistent gender gap in datasets, which often lack information on women’s health and daily needs, reproductive services or child care centers.

Studies have shown that the development of geospatial technologies and open mapping platforms are dominated by men. In situations such as disasters, having a diversity of perspectives in mapmaking is essential to serving the needs of the community.

Millions of people are missing from maps.

Creating maps that specifically reflect women’s needs is foundational for women to fully participate in 21st-century mapmaking. In the past decade, several programs and organizations have been working to reflect women’s contributions to cartography and demonstrate how collective action can make a difference.

For example, African Women in GIS hosts workshops to elevate women’s perspectives and mapping needs, putting mobile mapping technology in women’s hands. GeoChicas and YouthMappers’ Let Girls Map empower women to make maps through training and education that address the digital divide. Women in GIS and Women+ in Geospatial build community in mapmaking through professional networks. Humanitarian OpenStreetMap Team amplifies women’s voices to inform geospatial approaches to mapmaking and empowering women’s mapmaking contributions.

Never have there been more opportunities for women to participate in mapmaking, and never has women’s role in mapmaking been as important to address the intractable issues societies face around the world.

The Conversation

Melinda Laituri does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organization that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Women have been mapping the world for centuries – and now they’re speaking up for the people left out of those maps – https://theconversation.com/women-have-been-mapping-the-world-for-centuries-and-now-theyre-speaking-up-for-the-people-left-out-of-those-maps-272757

ICE and Border Patrol in Minnesota − accused of violating 1st, 2nd, 4th and 10th amendment rights − are testing whether the Constitution can survive

Source: The Conversation – USA – By Michael J. Lansing, Professor of History, Augsburg University

ICE officers and federal agents clash with protesters in south Minneapolis after Alex Pretti was fatally shot by federal agents on Jan. 24, 2026. Richard Tsong-Taatarii/The Minnesota Star Tribune

Forcibly entering homes without a judicial warrant. Arresting journalists who reported on protests. Defying dozens of federal orders. Killing U.S. citizens for noncompliance. Asking constitutionally protected observers this chilling question: “Have you not learned?”

This is daily life in Minnesota. Operation Metro Surge, ostensibly an immigration enforcement initiative, has become something more consequential: a constitutional stress test. Can constitutional protections withstand the actions of a federal government seemingly intent on aggressively violating the rule of law?

In Minneapolis, a city still reckoning with its own grim history of policing, the federal operation raises fundamental questions about law enforcement and the limits of executive power.

Legal scholars and civil rights advocates are especially worried about ongoing violations of the First, Second, Fourth and 10th amendments, as are other observers, including historians like us.

Catalog of violations

First Amendment concerns stem from reports that agents from ICE – described by some scholars as a paramilitary force – and the Border Patrol have deployed excessive force as well as advanced surveillance methods on suspects, observers and journalists. When enforcement activity impedes the rights to assemble, document and criticize government action, that chills those rights, and the consequences extend beyond any single demonstration. These rights are not peripheral to democracy. They are central to it.

Second Amendment issues erupted following the fatal shooting of a legally armed Alex Pretti in Minneapolis. Highly placed administration officials claimed Americans could not bring firearms to protests, despite a long-standing interpretation that in most states, including Minnesota, a person who was legally permitted to carry a firearm could bring it to such events. The assertion was in fact contrary to the Trump administration’s support for gun rights.

Thanks to the videos flooding social media, Fourth Amendment concerns are the most familiar. Allegations include entering homes without warrants, stopping, intimidating and seizing legal observers, and detaining suspects by virtue of their appearance or accent. Those are clear violations of the Fourth Amendment’s safeguards against unreasonable searches and seizures, which were adopted to prevent the exercise of arbitrary government power.

Finally, the 10th Amendment lies at the heart of Minnesota’s legal cases against the federal government.

One lawsuit contests the federal government’s refusal to allow the Minnesota Bureau of Criminal Apprehension to investigate the killings of Renee Good and Alex Pretti. Another challenges efforts to pressure local governments into assisting federal immigration enforcement. These disputes implicate federalism itself – the constitutional division of authority between states and the federal government that is the foundation of the American system.

The massive and rapid accumulation of these alleged constitutional violations – now working their way through the courts – in a single geographic locale is striking. So are the mass resignations from the state’s U.S. attorney’s office, which is responsible for representing the federal government in these cases.

And so is the deeper historical context.

A retreat from federal constitutional oversight

Starting in 1994, federal intervention became a powerful corrective whenever local police violated constitutional rights.

From Newark to New Orleans, federal oversight was not always welcomed, but it was frequently necessary to enforce equal protection and due process.

Federal oversight has been essential in enforcing civil rights when municipalities would not. Active monitoring of policing in those cities kept officers and administrators accountable and encouraged officers to follow constitutional standards. At its core, what experts call “constitutional policing” requires that government’s use of authority to ensure order be justified, limited and subject to oversight.

In that vein, after the 2020 murder of George Floyd by a Minneapolis policeman, the 2023 U.S. Department of Justice report on policing in Minneapolis identified questionable patterns and practices. Those problems included the “unreasonable” use of deadly force, racial profiling and retaliation against journalists. The Department of Justice’s proposed consent decree – grounded in constitutional policing – offered a way forward.

But in May 2025, the Department of Justice, under the leadership of President Donald Trump’s appointee Pam Bondi, withdrew the recommended agreement.

Seven months later, Operation Metro Surge deployed thousands of federal agents to Minnesota with a markedly different enforcement philosophy.

Indeed, the recent expansion of federal enforcement authority in Minnesota followed a retreat from federal constitutional oversight.

An excerpt from a court opinion asserting that ICE had violated more judicial orders in January 2026 than 'some federal agencies have violated in their entire existence.'
An excerpt from an opinion by Chief U.S. District Judge Patrick J. Schiltz asserts that ICE had violated more judicial orders in January 2026 than ‘some federal agencies have violated in their entire existence.’
courtlistener.com

Taking the handcuffs off

A presidential executive order, signed by Trump in late April 2025 and titled “Strengthening and Unleashing America’s Law Enforcement to Pursue Criminals and Protect Innocent Citizens,” pledged to remove what were described as “handcuffs” on police.

Soon thereafter, the administration deployed the National Guard to Los Angeles amid immigration protests.

Though a federal judge later rejected the legal rationale for that deployment, in August 2025, the president sent National Guard forces to Washington, D.C., purportedly to reduce crime. In September 2025, Trump described American cities as potential “training grounds” for the military to confront what he called the “enemy from within.”

Each episode reflects an increasingly expansive view of executive branch authority.

Whether Operation Metro Surge ultimately withstands judicial scrutiny remains to be seen. Numerous lawsuits continue to wind their way through the courts.

But the broader question is already clear: When, in the name of security, the executive branch directly challenges so many Bill of Rights protections at once, how much strain can the American legal system absorb? Will basic constitutional rights survive this moment?

What is unfolding in Minnesota is not simply a local enforcement story. It is a test of whether the Constitution as we know it will survive.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organization that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. ICE and Border Patrol in Minnesota − accused of violating 1st, 2nd, 4th and 10th amendment rights − are testing whether the Constitution can survive – https://theconversation.com/ice-and-border-patrol-in-minnesota-accused-of-violating-1st-2nd-4th-and-10th-amendment-rights-are-testing-whether-the-constitution-can-survive-274613

‘Inoculation’ helps people spot political deepfakes, study finds

Source: The Conversation – USA – By Bingbing Zhang, Assistant Professor of Journalism and Mass Communication, University of Iowa

Can figurative inoculations ward off the scourge of political deepfakes? Canonmark/iStock via Getty Images

Informing people about political deepfakes through text-based information and interactive games both improve people’s ability to spot AI-generated video and audio that falsely depict politicians, according to a study my colleagues and I conducted.

Although researchers have focused primarily on advancing technologies for detecting deepfakes, there is also a need for approaches that address the potential audiences for political deepfakes. Deepfakes are becoming increasingly difficult to identify, verify and combat as artificial intelligence technology improves.

Is it possible to inoculate the public to detect deepfakes, thereby increasing their awareness before exposure? My recent research with fellow media studies researchers Sang Jung Kim and Alex Scott at the Visual Media Lab at the University of Iowa has found that inoculation messages can help people recognize deepfakes and even make people more willing to debunk them.

Inoculation theory proposes that psychological inoculation – analogous to getting a medical vaccination – can immunize people against persuasive attacks. The idea is that by explaining to people how deepfakes work, they become primed to recognize them when they encounter them.

In our experiment, we exposed one-third of participants to passive inoculation: traditional text-based warning messages about the threat and the characteristics of deepfakes. We exposed another third to active inoculation: an interactive game that challenged participants to identify deepfakes. The remaining third were given no inoculation.

Participants were then randomly shown either a deepfake video featuring Joe Biden making pro-abortion rights statements or a deepfake video featuring Donald Trump making anti-abortion rights statements. We found that both types of inoculation were effective in reducing the credibility participants gave to the deepfakes, while also increasing people’s awareness and intention to learn more about them.

Why it matters

Deepfakes are a serious threat to democracy because they use AI to create very realistic fake audio and video. These deepfakes can make politicians appear to say things they never actually said, which can damage public trust and cause people to believe false information. For example, some voters in New Hampshire received a phone call that sounded like Joe Biden, telling them not to vote in the state’s primary election.

This deepfake video of President Donald Trump, from a dataset of deepfake videos collected by the MIT Media Lab, was used in this study about helping people spot such AI-generated fakes.

Because AI technology is becoming more common, it is especially important to find ways to reduce the harmful effects of deepfakes. Recent research shows that labeling deepfakes with fact-checking statements is often not very effective, especially in political contexts. People tend to accept or reject fact-checks based on their existing political beliefs. In addition, false information often spreads faster than accurate information, making fact-checking too slow to fully stop the impact of false information.

As a result, researchers are increasingly calling for new ways to prepare people to resist misinformation in advance. Our research contributes to developing more effective strategies to help people resist AI-generated misinformation.

What other research is being done

Most research on inoculation against misinformation relies on passive media literacy approaches that mainly provide text-based messages. However, more recent studies show that active inoculation can be more effective. For example, online games that involve active participation have been shown to help people resist violent extremist messages.

In addition, most previous research has focused on protecting people from text-based misinformation. Our study instead examines inoculation against multimodal misinformation, such as deepfakes that combine video, audio and images. Although we expected active inoculation to work better for this type of misinformation, our findings show that both passive and active inoculation can help people cope with the threat of deepfakes.

What’s next

Our research shows that inoculation messages can help people recognize and resist deepfakes, but it is still unclear whether these effects last over time. In future studies, we plan to examine the long-term effect of inoculation messages.

We also aim to explore whether inoculation works in other areas beyond politics, including health. For example, how would people respond if a deepfake showed a fake doctor spreading health misinformation? Would earlier inoculation messages help people question and resist such content?

The Research Brief is a short take on interesting academic work.

The Conversation

Bingbing Zhang receives funding from the School of Journalism and Mass Communication at the University of Iowa.

ref. ‘Inoculation’ helps people spot political deepfakes, study finds – https://theconversation.com/inoculation-helps-people-spot-political-deepfakes-study-finds-273739

Congress has exercised minimal oversight over ICE, but that might change

Source: The Conversation – USA – By Claire Leavitt, Assistant Professor of Government, Smith College

President Donald Trump and Congress agreed to separate funding for the Department of Homeland Security from a larger spending bill that enables the federal government to continue operations. They now face a self-imposed deadline of Feb. 13, 2026, to negotiate potential changes to immigration enforcement.

The fact that funding for the department – and in particular Immigration and Customs Enforcement, or ICE – has become politically contentious represents a new turn on Capitol Hill.

Funding for ICE has increased substantially over the past year, with the number of its agents more than doubling.

On July 4, 2025, Trump signed a massive tax-and-spending package that increased annual funding for ICE from US$8 billion in 2024 to $28 billion in 2025.

During the first year of Trump’s second term, Republican majorities in the House and Senate have taken a hands-off approach to oversight of what is now the nation’s most highly funded law enforcement agency.

I am a professor of government who studies Congress and its oversight role. Since ICE’s funding increase, the Senate has held just one public hearing on ICE, according to my own unpublished data. Although the House has held a few routine oversight hearings of DHS, none have focused on ICE or Customs and Border Protection.

Traditional role for Congress

Congress holds longtime, well-established constitutional authority to oversee and investigate the executive branch and other political institutions. Having authorized funding for federal programs, it typically – if inconsistently – conducts substantial oversight to ensure its policies are being carried out successfully and as lawmakers originally intended.

Following the January 2026 killings of Renee Good and Alex Pretti in Minneapolis, Minnesota, members of Congress from both parties have called for investigations.

However, “investigations” is a broad term that encompasses several options. The Justice Department announced on Jan. 30, 2026, that it is pursuing a civil rights investigation into Pretti’s death. That same day, DHS announced that the FBI is leading the federal probe into his death, with assistance from ICE.

But Congress could also establish an independent, bipartisan commission to examine the killings and make recommendations for laws and regulations to prevent future deaths and ensure quick accountability. Some notable examples of congressional commissions include one that investigated the terrorist attacks of Sept. 11, 2001, and a 2010 commission that recommended $4 trillion worth of budget changes to address the national debt.

Or Congress could take the lead itself.

Rand Paul, the Republican chair of the primary oversight panel in the Senate, and New York Republican Rep. Andrew Garbarino, the chair of the House Homeland Security Committee, have asked top immigration officials to testify this month. But other congressional Republicans have remained vague about what shape the investigations should take and which branch of government should lead them.

Who’s in charge of oversight?

The debate over which branch of government should investigate government failures is a long-standing one.

Early in the republic’s history, under President George Washington, a federal militia suffered a massive defeat at the hands of Native American tribes at the Battle of Wabash in 1791. Congress was unsure of its constitutional authority to investigate the disastrous encounter: Did the separation-of-powers system prevent Congress from investigating another, independent branch of government? Or did the Constitution’s system of checks and balances imply that the Washington administration could not credibly investigate itself?

Ultimately, the House opted to establish its own investigative committee, and Washington, setting an important precedent, agreed to turn over requested information.

Sen. Rand Paul touches two fingers to his lips as he listens to someone testifying.
Republican members of Congress, including Kentucky Sen. Rand Paul, are calling for hearings about ICE.
AP Photo/J. Scott Applewhite

There are several benefits to Congress leading its own inquiries, whether in lieu of, or in addition to, federal agency investigations. For one, even highly combative committee hearings are valuable arenas for information gathering and processing, helping members of Congress thoroughly understand an issue and thus make informed and effective policy changes.

An in-depth committee investigation of the Minneapolis killings could make it more likely that new restrictions and oversight mechanisms are written into law.

Investigations can be bipartisan

Additionally, Congress’ subpoena power is a legally binding tool that enables committees to draw necessary information from the agencies they are investigating. This information, presented at hearings and in committee reports, becomes part of the historical record and serves as an important resource for future investigations both within and outside Congress, including scholarship.

For instance, the final reports of the House Select Committee to Investigate the January 6th Attack in 2022 and the House Committee on Benghazi in 2016 provide exhaustively detailed timelines of the respective attacks that do not exist anywhere else.

Republican-led investigations into the Minneapolis killings, and continued oversight of ICE and CBP, would also lend credibility to both the party and the independence of the legislative branch.

Liz Cheney, a former House Republican, speaks at a microphone alongside other Jan. 6 investigators.
High-profile hearings in the past, including the House investigation into the Jan. 6, 2021, assault on the Capitol, have shed light on events but not always resulted in consensus.
AP Photo/Jacquelyn Martin

Political scientists have found that committees are less likely to investigate the executive branch when the president is from their own party. However, significant bipartisan probes do occur even in a highly polarized era. In 2005, for instance, Virginia Republican Rep. Tom Davis launched an inquiry into the George W. Bush administration’s response to Hurricane Katrina, despite facing pushback from the White House.

More recently, in 2018, the Republican-controlled House Committee on Oversight and Government Reform investigated Republican Gov. Rick Snyder’s handling of the Flint water crisis in Michigan, earning praise from Democrats on the panel.

Risks of grandstanding

However, while Congress has investigative powers, it does not have any enforcement authority. Congress can recommend criminal charges after an investigation, but only the Justice Department can bring indictments.

There are also significant political risks to committee-led inquiries, particularly public hearings. Political scientists have found that investigations of the executive branch diminish the president’s approval rating.

Additionally, members of Congress often engage in performative outrage and grandstanding during public hearings, which tends to help individual members’ electoral prospects but does little to enhance collective public faith in Congress’ legitimacy or its ability to conduct independent and fact-based inquiries.

Given the continuing partisan divide over ICE and the agency’s increased presence in Minneapolis and other cities, it’s possible that congressional hearings could devolve into rancor and name-calling. However, public opinion polling has found that ICE has become a liability for Trump and the Republican Party.

With the 2026 midterm elections coming up, Republicans in Congress may not be able to afford to stay silent.

The Conversation

Claire Leavitt has received funding from the Project on Government Oversight (POGO) and the Levin Center for Oversight and Democracy.

ref. Congress has exercised minimal oversight over ICE, but that might change – https://theconversation.com/congress-has-exercised-minimal-oversight-over-ice-but-that-might-change-274396

Comment les holdings sont devenues un outil central du capitalisme français

Source: The Conversation – in French – By Quentin Belot, Maître de conférences, Grenoble IAE, Université Grenoble Alpes., Université Grenoble Alpes (UGA)

Peugeot, Mulliez, Wendel… toutes les grandes familles capitalistes françaises ont recours à des holdings. Retour historique et pédagogique pour comprendre ce dispositif juridique et financier complexe. L’enjeu : transformer la valeur produite par les grandes entreprises en patrimoine privé.


Alors que le débat budgétaire français remet régulièrement sur la table la taxation des « ultrariches », notamment à la suite des propositions de Gabriel Zucman, la réflexion publique se concentre presque exclusivement sur l’aval du système économique. La question centrale : comment taxer les revenus et patrimoines une fois qu’ils sont constitués ?

Cette approche laisse dans l’ombre un point crucial, situé en amont. L’accumulation de la richesse ne se situe pas au niveau des personnes, mais au cœur des entreprises, avant d’être progressivement transformée en patrimoine privé.

L’un des instruments clés : la holding, une société qui ne produit rien, dont la raison d’être n’est que la détention de titre de propriété dans d’autres sociétés. Comprendre son rôle conduit à déplacer le regard des seuls enjeux distributifs pour s’intéresser aux mécanismes constitutifs de l’enrichissement.

L’enjeu que j’ai étudié dans ma thèse : comprendre son rôle dans la séparation progressive de la responsabilité personnelle des actionnaires, de leur patrimoine d’un côté, et la responsabilité sociale de l’entreprise de l’autre. De l’usine à la filiale, du groupe industriel au portefeuille d’actifs, puis au « Family Office », les pyramides de holdings organisent la montée en abstraction du capital, transformant la valeur produite collectivement en patrimoine privé durable.

Retour sur l’histoire des holdings, des commenda au Moyen Âge aux Family Offices au XXIe siècle siècle, en passant par les sociétés anonymes pendant la révolution industrielle.

Des commenda au Moyen Âge à la révolution industrielle

Avant de parler d’histoire, parlons de théorie économique.

Dès le moment où un capital est bloqué dans une activité économique, ou immobilisé en comptabilité, comme le commerce d’épice, il n’est plus disponible pour d’autres investissements potentiellement plus rentables. Logiquement, pour être valorisé comme patrimoine privé et être transmis aux héritiers, le capital doit in fine se détacher de l’entreprise. La holding répond à ce paradoxe vieux comme le capitalisme : séparer la responsabilité patrimoniale en sphère professionnelle et personnelle.

Dès le Xe siècle, des dispositifs comme la commenda instaurent une séparation entre l’investisseur, qui apporte le capital, et l’exploitant, qui exécute l’entreprise commerciale, le plus souvent sous la forme d’un voyage maritime. Celles-ci se développent à Venise et à Gênes, contribuant à la prospérité des deux villes.

À Gênes, la commenda était un accord entre un partenaire investisseur et un partenaire voyageur visant à mener une entreprise commerciale.
Wikiwand

À partir du XVe siècle, les sociétés par actions émergent dans un contexte de conquêtes coloniales. C’est le modèle juridique des monopoles royaux que sont les compagnies anglaise, néerlandaise et française des Indes orientales et occidentales. Cette forme juridique introduit la divisibilité du capital dans le cadre d’un commerce incertain, nécessitant l’immobilisation d’un capital conséquent.

Au XIXe siècle, parallèlement au mouvement d’industrialisation en Europe, cette séparation du patrimoine et de la responsabilité économique est formalisée à travers des entités juridiques précises.

Création des sociétés anonymes

Le Code français du commerce de 1807 introduit une distinction claire entre patrimoine privé et activité économique, ouvrant la voie à la création des sociétés anonymes (SA). En effaçant le nom des actionnaires de la raison sociale de l’entreprise, la société anonyme devient une entité juridique autonome bénéficiant d’une responsabilité propre. Cette nouvelle donne conduit de nombreux investisseurs particuliers à tirer profit des revenus d’une entreprise jusqu’à la déclaration de la faillite, ce sans en assumer les conséquences.

L’essor des sociétés anonymes est facilité par la loi de 1864 sur les sociétés commerciales. Cette forme juridique permet un financement de l’entreprise par des investisseurs anonymes extérieurs à l’entreprise à travers le marché des capitaux – en actions ou en obligations. Elle devient majoritaire après la Seconde Guerre mondiale.

La société anonyme Tissus du Golbey (Vosges) est créée pour accompagner l’essor de l’industrie des serviettes-éponges, des mouchoirs et des autres articles molletonnés.
Wikimedia

Concrètement, la société anonyme, en permettant un financement sur une base plus large, introduit aussi le paradoxe évoqué plus haut. D’un côté, les propriétaires du capital ne sont plus personnellement responsables du capital immobilisé dans l’entreprise. De l’autre, un nouveau problème apparaît : comment les familles d’actionnaires historiques peuvent conserver le contrôle du capital dans un contexte d’élargissement du nombre d’investisseurs ?

C’est dans ce cadre qu’une première structuration juridique du capital familial apparaît. S’il est impossible de parler de holdings à cette époque sans faire d’anachronisme, les bases sont posées.

Construction de groupes industriels

En France, la construction de grands groupes industriels s’organise tardivement à partir des années 1960-1970, sous l’impulsion de l’État et des banques d’affaires, comme Lazare et Rothschild. Les fusions, acquisitions et restructurations donnent naissance à des ensembles industriels de taille inédite, presque toujours chapeautés par des holdings.

La réforme fiscale de 1965 facilite la création et l’organisation des grands groupes que nous connaissons aujourd’hui. En allégeant l’impôt sur les dividendes échangés entre sociétés d’un même groupe, c’est-à-dire entre une société mère et les entreprises qu’elle contrôle, elle encourage les firmes à se structurer en plusieurs niveaux de sociétés imbriquées les unes dans les autres, plutôt qu’à détenir directement leurs activités.

La holding devient une structure de tête, centralisant la propriété, la trésorerie et le pouvoir de décision, tout en maintenant l’autonomie juridique des filiales. Ces holdings de groupe remplissent plusieurs fonctions : effet de levier financier, outil de croissance externe et d’arbitrage d’actifs, et séparation organisationnelle entre propriété du capital et activité productive.

La création de Peugeot Société anonyme en 1966 comme société mère du groupe industriel familial en est un illustre exemple. Les diverses activités – cycles, outillages ou automobiles – sont auparavant gérées par des sociétés indépendantes, appartenant en direct aux actionnaires, relevant des différentes branches de la famille. La holding Peugeot SA est elle-même contrôlée par Foncière et Financière de Participation (FFP), une holding familiale de contrôle créée en 1929. Cette structuration fiscale et juridique garantit une unification de la gestion financière des différentes filiales, et une centralisation de la gestion du capital familial.

Empires du capital

À partir des années 1990, dans le cadre de l’installation de la stagnation, de l’accélération de l’accumulation du capital et de la financiarisation de l’économie, plusieurs opérations de rachats hostiles d’entreprises se déploient. Des groupes français aujourd’hui majeurs, tels LVMH, Lagardère ou Bolloré, se constituent au travers d’opérations financières d’envergure, plus ou moins agressives.

Ces opérations sont menées par l’intermédiaire de holdings, qui permettent de centraliser la trésorerie, et de facto de bénéficier d’un effet de levier pour ces investissements – avoir recours à de l’endettement pour augmenter la capacité d’investissement de l’entreprise. Indépendante juridiquement et de nom, elles peuvent permettre de racheter les actions d’une entreprise d’une manière plus discrète que par une société portant le nom familial. C’est la stratégie déployée à de nombreuses reprises par le groupe Bolloré.

Les holdings sont donc de plus en plus éloignées d’enjeux de développement industriel, et de plus en plus proches de logiques d’optimisation financière dans le cadre de ces nouveaux empires du capital.

Société de capital-investissement

Ces holdings sont progressivement transformées en sociétés de capital-investissement. Elles servent de support à des stratégies de diversification patrimoniale et à une recomposition profonde du capital que l’on associe à la financiarisation.

La holding peut être le véhicule d’une diversification du capital familial, tout en conservant un contrôle industriel. C’est le cas du groupe FFP, société d’investissement de la famille Peugeot, ancêtre de Peugeot Invest. À partir des années 2000, le mouvement de diversification financière s’accélère : la holding prend des participations dans de nombreux groupes, comme Seb, Orpea, Ipsos, DKSH, Dassault Real Estate, Zodiac, Tikehau, Totan Eren, Spie, des sociétés immobilières, des fonds de capital-investissement, etc. Cet important mouvement est allé de pair avec le maintien d’une partie significative du contrôle du groupe PSA, devenu Stellantis, par la holding de la famille Peugeot (ci-dessous, les investissements de cette holding en 2019).

Les investissements de la holding du groupe Peugeot en 2019.
Fourni par l’auteur

Family Office, les holdings des holdings

Aux étages supérieurs s’ajoutent aujourd’hui des structures, comme les « Family Offices ». Elles parachèvent la transformation du capital économique en patrimoine privé pour de nombreuses dynasties françaises au sommet des classements de grandes fortunes. Outre la dimension d’ingénierie patrimoniale, ces structures offrent divers services financiers mais aussi de gestion des relations entre actionnaires et parents au sein de ces familles fortunées.

Ce phénomène est général. Le capital des principales dynasties françaises s’organise à présent autour de holdings formant des édifices plus ou moins complexes, mais toujours avec une société financière principale : holding H51 pour la famille Hermès, société Agache pour la famille Arnault, Téthys Invest pour la famille Bettencourt-Meyers, GIMD pour la famille Dassault, Merit France pour les Saadé, NJJ holding pour les Niel, etc.

Au sein de ces empires familiaux, ces étages de holdings constituent les échelles permettant la transformation de la valeur produite au sein de l’économie réelle en patrimoine privé. Penser les enjeux économiques en ne prêtant attention qu’au plus bas niveau, celui des filiales industrielles, est donc largement incomplet.

Replacer les holdings au cœur de l’analyse permet donc de comprendre que l’enrichissement n’est ni naturel ni automatique, mais le produit d’une architecture institutionnelle précise, largement invisible dans le débat public.

The Conversation

Quentin Belot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment les holdings sont devenues un outil central du capitalisme français – https://theconversation.com/comment-les-holdings-sont-devenues-un-outil-central-du-capitalisme-francais-272738