Maths en classe : la confiance en soi, une clé de la réussite ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Nathalie Braun, Chercheur en sciences de l’éducation et de la formation et en didactique des mathématiques, CY Cergy Paris Université

La réussite en maths n’est pas qu’une affaire de programmes et de compétences. Elle repose aussi sur des émotions. Le stress face à de nouvelles notions, la peur de se tromper ou l’impression de « ne pas être fait pour les maths » nourrissent les inégalités entre les élèves. Des expérimentations autour de jeux mathématiques ouvrent des pistes pour diminuer la pression de « la bonne réponse immédiate » et transformer l’erreur en ressource.


Une étude française, publiée en 2025 dans la revue Nature et réalisée sur plus de 2,6 millions d’élèves de CP et de CE1, montre qu’un écart de performance en maths apparaît entre filles et garçons dès les premiers mois de scolarité.

Ces résultats alimentent les débats sur les inégalités face à cette discipline. Cependant, derrière les notes et les moyennes se cache une autre réalité, moins visible : le rapport émotionnel des élèves aux mathématiques, entre stress face aux évaluations, peur de se tromper au tableau, ou encore impression durable de « ne pas être fait pour les maths ».

Une menée en 2026 auprès de lycéens aux Philippines, montre que, plus l’anxiété est élevée, plus les résultats tendent à baisser. Elle indique également que les filles tendent à ressentir davantage d’anxiété mathématique, tandis que les garçons réussissent mieux dans cette discipline.




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Ces travaux trouvent un écho dans les analyses des tests internationaux Pisa de 2022 qui soulignent le rôle essentiel des attitudes, de la confiance en soi et du sentiment d’efficacité dans la réussite en mathématiques.

Et si réussir en mathématiques ne dépendait pas seulement des programmes ou du niveau d’exigence demandé mais aussi du bien-être dans cette discipline ?

Se pose alors une question supplémentaire : comment enseigner les mathématiques de manière à soutenir à la fois l’exigence des apprentissages dans cette discipline et le bien-être des élèves ?

Le bien-être en contexte scolaire peut être défini comme un état global positif comprenant une dimension émotionnelle (plaisir et sécurité affective), une dimension cognitive (sentiment de compétence et d’efficacité) et enfin une dimension relationnelle avec qualité des interactions et sentiment d’appartenance à un groupe.

Des jeux pour changer l’enseignement des maths

Au cours de deux années scolaires, nous avons observé et analysé le travail d’un collectif de cinq professeurs de mathématiques de collège, qui évolue de manière autonome pour apprendre à enseigner les raisonnements mathématiques via les jeux mathématiques. Les différentes expérimentations ont été conduites dans des classes de cinquième d’un même collège. Ces classes sont constituées d’élèves aux profils variés tant dans les résultats scolaires en mathématiques que dans le rapport de confiance des élèves à la discipline.




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En quoi ces pratiques se distinguent-elles d’un enseignement plus traditionnel ? Et que révèlent-elles sur le lien entre bien-être et apprentissage des raisonnements mathématiques ?

Les jeux mathématiques mis en œuvre dans ces différentes classes ne relèvent pas d’une simple transformation ludique des apprentissages, ils appartiennent aux « situations de recherche pour la classe (SiRC) », où les élèves sont placés en position de chercheurs, de mathématiciens. Dans ces situations la solution n’est pas donnée d’emblée, plusieurs stratégies sont possibles, et la validation émerge progressivement de l’exploration et de la confrontation des points de vue.

Les élèves ne cherchent pas à appliquer une technique déjà apprise : ils font des essais, ils émettent des conjectures, ils testent et ils argumentent. Ainsi, dans ces situations, le jeu devient un milieu structurant qui organise les interactions, stimule la recherche et soutient la construction progressive des raisonnements mathématiques.

Diminuer la pression de la « bonne réponse »

Le jeu choisi, Le Jeu de Nim, en est une illustration. C’est un jeu de stratégie à deux joueurs dans lequel plusieurs tas d’objets sont disposés et où chacun, à tour de rôle, retire un nombre quelconque d’éléments d’un seul tas, le vainqueur étant celui qui prend le dernier objet ou inversement. Derrière sa règle simple, ce jeu mobilise divers raisonnements mathématiques : il conduit les élèves à repérer des régularités, formuler des conjectures, anticiper les coups des adversaires et justifier leurs choix.

Pourquoi tant d’anxiété avec les maths ? (Leçon d’Orly Rubinsten, animation d’Adriatic Animation).

Ces situations de jeux mathématiques nous ont permis d’observer le développement du bien-être des élèves dans ses trois dimensions.

Tout d’abord, les SiRC ont permis d’engendrer du bien-être émotionnel, à savoir le plaisir ressenti dans la tâche mathématique. L’erreur a été perçue comme un élément du jeu et non comme une faute scolaire, la pression de la « bonne réponse immédiate » a été diminuée, les élèves ont osé davantage proposer des hypothèses et l’anxiété initiale face à la tâche s’est atténuée. Ainsi, le cadre ludique agit comme un espace sécurisé pour les élèves où la prise de risque intellectuelle devient possible.

Ces situations ont permis aussi de développer le bien-être cognitif des collégiens. Ces derniers ne se sont pas contentés d’appliquer une méthode connue : ils ont cherché, testé, comparé des stratégies. Cette dynamique a favorisé l’engagement des élèves dans la tâche mathématique, même ceux ayant habituellement des difficultés en mathématiques. Le sentiment d’apprendre et celui de progresser par soi-même ont été aussi développés.

Enfin, ces situations ont renforcé le bien-être relationnel, c’est-à-dire la qualité des interactions au sein de la classe : les échanges entre élèves sont devenus centraux, l’argumentation a été valorisée, les stratégies ont été discutées collectivement, et les enseignants ont adopté une posture de régulation plutôt que de simple correction.

Créer une sécurité émotionnelle

Ces trois dimensions ne fonctionnent pas isolément, elles sont complémentaires. Le cadre des SiRC en permet une articulation dynamique en mettant en jeu un climat émotionnel sécurisant qui favorise l’engagement des élèves dans la tâche, une activité cognitive qui renforce la confiance et des interactions qui soutiennent à la fois la compréhension et le sentiment d’appartenance au groupe.

Dans ces dispositifs, le bien-être n’est pas un objectif secondaire, il constitue une condition structurante du développement des raisonnements mathématiques des collégiens.

Lorsqu’on parle de réussite en mathématiques, le débat public se focalise sur les programmes, des horaires ou des méthodes d’évaluation. Ces dimensions sont évidemment importantes. Mais elles ne suffisent pas. Nos travaux montrent qu’on ne peut dissocier l’apprentissage des raisonnements mathématiques du climat dans lequel les élèves les construisent. En effet, raisonner suppose d’oser : oser formuler une hypothèse, oser se tromper, oser argumenter devant les autres… Sans un minimum de sécurité émotionnelle, cette prise de risque des élèves devient difficile, voire impossible.

Les SiRC mises en œuvre à travers des jeux comme le jeu de Nim, ne simplifient pas les mathématiques. Elles ne réduisent pas l’exigence mais la rendent accessible. En transformant l’erreur en ressource, en valorisant la recherche plutôt que la réponse immédiate, elles créent les conditions d’un engagement plus profond des élèves en mathématiques.

Le bien-être en mathématiques ne consiste donc pas à rendre la discipline plus divertissante. Il permet aux élèves, même ceux ayant des difficultés, de ressentir du plaisir en mathématiques et de s’engager davantage.

The Conversation

Nathalie Braun ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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En France, la gastronomie des Alpes tutoie les sommets

Source: The Conversation – France (in French) – By Nathalie Louisgrand, Enseignante-chercheuse, GEM

Trois générations à La Bouitte, en Savoie : René Meilleur et son fils Maxime, les deux chefs, et les deux fils de Maxime, Oscar et Calixte, qui travaillent dans la brigade. Site du restaurant La Bouitte

Comment expliquer que les tables étoilées se multiplient dans les stations de haute montagne ? Parallèlement à la nécessité de diversifier les options destinées à une clientèle fortunée dans le contexte du réchauffement climatique (la neige se fait plus rare), cette ascension fulgurante est liée à la revalorisation des recettes et des produits locaux par des chefs particulièrement créatifs et inspirés, depuis une trentaine d’années.


Au cœur des Alpes, à 3 032 mètres d’altitude, la nouvelle saison de « Top Chef » (diffusée sur M6) s’ouvre sur la terrasse du restaurant Le Panoramic qui côtoie le glacier de la Grande Motte. La production de l’émission n’a pas choisi ce décor spectaculaire par hasard : les Alpes sont devenues un lieu emblématique de la haute gastronomie.

En 2026, les départements de l’Isère, de la Savoie et de la Haute-Savoie totalisent 41 restaurants étoilés, contre 139 pour la région Paris-Île de France et 104 pour l’ensemble d’Auvergne-Rhône-Alpes. La station de Courchevel regroupe à elle seule sept établissements distingués par le guide Michelin et totalisant 13 étoiles dont le triple-étoilé 1947 à Cheval Blanc dirigé par le chef Yannick Alléno.

D’autre part, 12 restaurants alpins figurent parmi les 1 000 meilleures tables mondiales selon le classement de référence La Liste. Il apparaît cependant clairement que la haute gastronomie demeure un univers majoritairement masculin puisque que seules 7 % des femmes sont étoilées et aucune n’est distinguée dans les Alpes.

Le triomphe de cette haute gastronomie dans un environnement montagnard aux conditions extrêmes n’avait pourtant rien d’une évidence. Comment expliquer cette incroyable ascension en une trentaine d’années seulement, et par quels mécanismes une cuisine paysanne, initialement rudimentaire, s’est-elle hissée au sommet de l’art culinaire ?

De la cuisine de survie au trio « raclette-fondue-tartiflette »

La cuisine alpine puise sa force dans la nécessité, façonnée par la rudesse du climat. Jusqu’au XXᵉ siècle, elle avait d’abord pour fonction de rassasier après une journée de dur labeur dans un environnement souvent hostile. À haute altitude, l’élevage domine tandis que l’agriculture représente un véritable défi, de nombreuses cultures ne pouvant y prospérer. Tout ce qui parvient à pousser et à se conserver devient alors crucial pour affronter des hivers longs et rigoureux.

Cette cuisine de montagne s’inscrit dans une tradition paysanne, avec des plats économiques et roboratifs, fondés sur l’utilisation de produits locaux tels que les céréales, les pommes de terre, les légumes et les ressources de la cueillette. Le cochon élevé à la ferme fournissait la charcuterie et, contrairement à ce que l’on pourrait croire, le fromage constituait avant tout une source précieuse de revenus pour le foyer et était donc plus souvent vendu que consommé sur place.

À partir du milieu du XXe siècle, avec l’essor du ski et l’apparition des stations de sport d’hiver, les Alpes deviennent un nouvel Eldorado touristique, et l’alimentation locale connaît un premier bouleversement, car il faut désormais rassasier les skieurs affamés. La fondue et la raclette, toutes deux d’origine Suisse, sont alors érigés en emblèmes nationaux. Quant à la célèbre tartiflette, souvent considérée comme un plat traditionnel, elle n’est en réalité qu’une création marketing des années 1980-1990 destinée à relancer les ventes de reblochon, bien qu’elle s’inspire directement de la « péla », un plat paysan savoyard cuit dans une poêle, à base de pommes de terre et de fromage.

Dans le même temps, les restaurants gastronomiques que l’on trouve alors en station sont marqués par un véritable complexe d’infériorité. Certains chefs éprouvent presque une forme de « honte » à l’égard de leurs produits locaux, jugés trop frustes ou insuffisamment valorisant pour figurer sur la carte. À cette époque, la plupart d’entre eux se désintéressent du terroir alentour. Pour répondre aux besoins d’une clientèle urbaine et internationale fortunée, ils calquent leurs offres sur des standards parisiens avec des viandes acheminées depuis Rungis, des homards et des poissons venant de la mer, autant d’ingrédients importés qui relèguent au second plan les richesses abondantes des lacs et des alpages environnants.

Révolution végétale et retour au biotope

La véritable métamorphose de la gastronomie de montagne s’opère au début des années 1990, portée par l’emblématique Marc Veyrat. Son apport majeur tient dans la réhabilitation de la cueillette alpine. Le chef sillonne les alpages et les sous-bois, à la recherche d’herbes sauvages, comme la berce, l’angélique ou la reine-des-prés. Cette « révolution végétale » bouleverse la gastronomie qui devient plus naturelle, plus locale, enracinée dans son environnement.

Parallèlement, Marc Veyrat remet à l’honneur les poissons des lacs alpins, comme la féra ou l’omble chevalier, tout en éduquant peu à peu le palais de sa clientèle. Enfin, sa philosophie rompt avec les codes traditionnels de la cuisine de montagne jugée souvent trop lourde. Il allège les plats en profondeur : moins de crème, moins de gratin, davantage de bouillons et d’infusions. La cuisine gagne alors en lisibilité, en finesse et en élégance.

Veyrat contribue ainsi à l’émergence d’une identité culinaire alpine authentique. Cette approche novatrice sera couronnée en 1995 par l’obtention de trois étoiles au guide Michelin pour l’Auberge de l’Éridan sur les rives du lac d’Annecy.

La démarche du chef savoyard a décomplexé toute une génération de cuisiniers qui, à sa suite, ont décidé de s’engager pleinement dans une haute gastronomie en lien direct avec la nature alpine, attentive au rythme des saisons.

C’est ainsi qu’aujourd’hui une véritable constellation de tables d’exception portent cette identité au plus haut. À Megève, Emmanuel Renaut, chef trois étoiles du Flocon de Sel propose une cuisine entièrement tournée vers la nature, magnifiant poisson du Léman, gibiers et fromages locaux au gré d’une carte en perpétuelle évolution. Sur les rives du lac d’Annecy, Jean Sulpice développe à l’Auberge du père Bise (deux étoiles) un univers à la fois sensible et percutant en étroite collaboration avec artisans, pêcheurs et maraîchers locaux. À Saint-Martin-de-Belleville, la famille Meilleur fait de La Bouitte (deux étoiles) un lieu où le patrimoine savoyard s’élève au rang d’art.

Cette quête de l’excellence s’accompagne d’un véritable défi scientifique : cuisiner en altitude. À 1 500 mètres, la pression atmosphérique, plus faible, fait bouillir l’eau autour de 95 °C, ce qui allonge les temps de cuisson, accélère l’évaporation et rend les pochages délicats. L’air sec accentue le dessèchement des préparations et, en pâtisserie, provoque une dilatation trop rapide des gaz de levure pouvant amener les gâteaux à s’affaisser.

Pour contourner ces contraintes, les chefs alpins ont développé une véritable créativité technique avec des cuissons lentes, braisées, mijotées à l’étouffée, du fumage, ainsi que l’usage de l’autocuiseur pour rétablir une pression stable. Cette maîtrise des lois physiques propres à la montagne est devenue l’un des fondements de la haute cuisine alpine.

Cette concentration exceptionnelle d’étoiles est le fruit d’une alchimie unique entre un territoire d’une immense richesse, l’audace de chefs locaux et une clientèle au fort pouvoir d’achat. Aujourd’hui, le tourisme culinaire est devenu un moteur économique à part entière, et de nombreux visiteurs viennent autant pour l’expérience culinaire que pour le ski.

En réinventant une cuisine de survie paysanne en véritables œuvres d’art, ces chefs ont redéfini la notion de luxe. Ils démontrent que l’excellence contemporaine repose sur l’authenticité, l’ancrage local et un profond respect de la nature. Et la nouvelle vague de jeunes cuisiniers – mais aussi désormais de cheffes à l’image des cheffes pâtissières de montagne Tess Evans-Miallet et Aurélie Collomb-Cler – s’inscrit dans cette lignée, tout en y apportant sa propre sensibilité.

The Conversation

Nathalie Louisgrand ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Retraite repoussée, dépression avancée ? Ce que la qualité de l’emploi change pour la santé mentale des seniors

Source: The Conversation – France in French (3) – By Alexandra Lugova, Doctorante en économie, Université Savoie Mont Blanc

La question de reculer, ou non, l’âge de la retraite fait débat en France. Dans ce cadre, une étude qui a mobilisé des données dans 14 pays européens montre que rester plus longtemps en emploi peut nuire à la santé mentale après 50 ans… sauf si ces personnes bénéficient de bonnes conditions de travail.


La dépression affecte environ 280 millions de personnes dans le monde, ce qui en fait l’un des troubles en santé mentale les plus répandus. En Europe, près de 7 % de la population souffre de dépression chronique, soit environ 1 personne sur 14.

Selon une étude de la Drees publiée en 2025, qui s’appuie sur des chiffres de 2019, la France serait le pays d’Europe le plus touché par les syndromes dépressifs, avec un taux estimé à 11 % de sa population.

Si toutes les générations sont concernées, la prévalence de la dépression est particulièrement élevée chez les personnes en emploi qui avancent en âge, car elles sont souvent confrontées à l’isolement, à la perte de repères ou à la dégradation de leurs conditions de travail.

Retraite repoussée : quelle santé mentale des travailleurs âgés ?

Cette réalité soulève des inquiétudes alors que de nombreux pays européens allongent la durée de vie professionnelle pour garantir la viabilité de leurs systèmes de retraite.

Depuis plus d’une décennie, la plupart des pays européens ont mené des réformes repoussant l’âge de départ à la retraite pour garantir la soutenabilité financière de leurs systèmes de pension. Mais quelles sont les répercussions sur la santé mentale des travailleurs âgés ?

Nous avons voulu répondre à cette question en mobilisant les données de 14 pays européens et en mettant en lumière un facteur souvent négligé dans le débat public : la qualité des conditions de travail.

Nos résultats montrent que travailler plus longtemps nuit à la santé mentale… sauf si les conditions de travail sont bonnes. Autrement dit l’impact d’une réforme ne dépend pas uniquement de son contenu, mais aussi des conditions dans lesquelles elle est déployée. Le type d’emploi qu’occupent les travailleurs ciblés par l’allongement de la durée d’activité conditionne l’impact de la réforme sur la santé mentale.

Travailler plus longtemps nuit à la santé mentale… en moyenne

Nous avons croisé deux grandes bases de données européennes afin de dresser un panorama exhaustif de l’effet des réformes allongeant la carrière sur la santé mentale des travailleurs européens :

Les données de plus de 10 000 travailleurs européens âgés de 50 à 54 ans entre 2011 et 2015 ont ainsi pu être mobilisées.

Le score Euro-D constitue l’indicateur principal de santé mentale utilisé dans cette étude. Il permet de comptabiliser les symptômes de dépression sur une échelle en 12 points. Un score supérieur à 3 indique une dépression chronique. Résultat : chaque année supplémentaire imposée avant la retraite augmente le nombre de symptômes de dépression et la probabilité d’avoir une dépression chronique, en particulier lorsque la prolongation dépasse un an.

Des disparités selon le métier et les conditions de travail

Mais cette moyenne cache de fortes disparités. Le métier exercé et les conditions de travail influencent l’impact des réformes rallongeant la carrière. On observe également des écarts frappants selon la qualité de l’environnement de travail.

Pour comprendre ces écarts, nous avons classé les emplois selon six dimensions de qualité :

  • environnement physique (bruit, températures, substances dangereuses),

  • environnement social (harcèlement, soutien des collègues, qualité du management),

  • autonomie et usage des compétences,

  • qualité du temps de travail (horaires, flexibilité),

  • intensité du travail (rythme, pression),

  • perspectives de carrière (sécurité de l’emploi, évolution de carrière possible).

Nous avons alors comparé les effets des réformes entre deux groupes pour chacune de ces dimensions : un premier groupe exerçant dans des conditions de travail que nous qualifierons de dégradées, un second groupe exerçant dans de bonnes conditions de travail.

Les résultats sont sans appel. Chez les personnes exposées à un environnement social dégradé (absence de soutien, harcèlement, management toxique), repousser le départ à la retraite de plus d’un an entraîne une hausse de 22 % des symptômes dépressifs par rapport à la moyenne observée dans le groupe non exposé à la réforme.

À l’inverse, les travailleurs évoluant dans un environnement social favorable voient leur santé mentale s’améliorer lorsque l’âge de départ augmente. Travailler plus longtemps peut alors renforcer leur sentiment d’utilité et de lien social.

L’analyse des perspectives de carrière aboutit à un résultat similaire : dans des emplois précaires, l’allongement de la vie professionnelle accroît les symptômes dépressifs de 28 %, alors qu’elle les réduit dans les métiers offrant de la stabilité et des perspectives d’évolution. Les effets délétères, bien que moins forts, sont également marqués dans les emplois à faible autonomie.

Des réformes perçues comme injustes et difficiles à encaisser

Pourquoi une même réforme peut-elle engendrer des effets aussi contrastés ? Parce que prolonger l’activité dans un emploi pénible, sans perspectives d’évolution, sous pression ou dans un environnement hostile, accroît la détresse. Or, à 50 ou 55 ans, la tolérance face à ces pressions diminue, en particulier lorsque l’horizon de la retraite, perçu comme proche, est repoussé.

Des études antérieures ont montré que le ressenti d’injustice et d’insécurité est central : les personnes proches de la retraite, confrontées à un changement de règles du jeu, se sentent flouées. La perception de ne pas avoir de contrôle sur leur avenir professionnel provoque stress, frustration et symptômes dépressifs.

Notre étude confirme également que les emplois sans autonomie ni reconnaissance (faible usage des compétences, peu de marges de manœuvre) accentuent les effets délétères. À l’inverse, les travailleurs en capacité de décider, de s’adapter, d’apprendre ou de transmettre souffrent moins, voire bénéficient de cette prolongation, notamment en termes de bien-être psychologique.

Quelles politiques publiques pour concilier travail et santé mentale ?

Faut-il pour autant renoncer à toute réforme des retraites ? Non. Mais il faut intégrer pleinement la santé mentale dans les politiques d’emploi des seniors. Cela implique d’aller au-delà du seul âge de départ et d’anticiper les conditions dans lesquelles les travailleurs vieillissent au travail.

Cela passe par :

  • la réduction du stress professionnel dans les métiers les plus exposés ;

  • l’adaptation des postes aux compétences et à la santé des seniors ;

  • le développement de la formation continue pour faciliter les transitions au cours de la carrière ;

  • et, surtout, l’amélioration de l’environnement social au travail, en formant les managers et en favorisant le soutien professionnel.

Ces mesures sont essentielles non seulement pour le bien-être des individus, mais aussi pour éviter des départs anticipés coûteux pour le système de protection sociale : arrêts de travail, invalidité, chômage, etc.

Vers une réforme juste et soutenable

Notre étude apporte un message clair : l’impact des réformes des retraites sur la santé mentale dépend de la qualité du travail. Un allongement de carrière imposé dans de mauvaises conditions peut engendrer une vague silencieuse de mal-être et de dépressions. À l’inverse, un emploi de qualité peut faire de la fin de carrière une période utile et satisfaisante.

Alors que le vieillissement de la population rend inévitable l’adaptation des systèmes de retraite, il est urgent que les pouvoirs publics articulent les politiques de retraite avec celles du maintien en emploi.

Travailler plus longtemps, oui, mais dans des conditions adaptées.

The Conversation

Bérangère Legendre a reçu des financements de la chaire Bien être et santé mentale (BEST).

Alexandra Lugova, Jérémy Tanguy et Michele Belloni ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Retraite repoussée, dépression avancée ? Ce que la qualité de l’emploi change pour la santé mentale des seniors – https://theconversation.com/retraite-repoussee-depression-avancee-ce-que-la-qualite-de-lemploi-change-pour-la-sante-mentale-des-seniors-259395

Pourquoi les femmes restent-elles minoritaires dans la politique locale ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Zineb Abidi Perier, Maitresse de Conférences, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Les femmes occupent aujourd’hui 42,1 % des sièges dans les conseils municipaux. Pourtant, elles restent minoritaires dans les intercommunalités, là où se décident les orientations budgétaires et stratégiques des territoires.


La France affiche une ambition claire en matière d’égalité femmes-hommes en politique. Depuis la loi sur la parité de 2000, les listes électorales dans de nombreuses communes doivent alterner femmes et hommes. Résultat, les conseils municipaux ont profondément changé de visage. Alors qu’en 1995, les femmes ne représentaient qu’environ 21 % des conseillers municipaux, en 2020, elles en représentent 42,1 %. Cette progression confirme l’efficacité des quotas pour transformer la représentation descriptive des assemblées locales). Mais derrière ce progrès visible se cache une réalité plus nuancée. Dans les structures intercommunales, là où se prennent des décisions clés sur les finances locales, l’aménagement du territoire ou le développement économique, les femmes restent nettement sous-représentées.

Notre recherche, fondée sur les données exhaustives des élections municipales de 2020 et sur plus de 64 000 délégués intercommunaux, met en évidence un mécanisme central : les inégalités observées dans les intercommunalités ne naissent pas à ce niveau, elles prolongent celles qui structurent déjà l’accès aux fonctions exécutives municipales.

Les intercommunalités, un lieu de pouvoir discret mais stratégique

Depuis 2014, chaque commune française doit intégrer l’une des 1 254 structures intercommunales, appelées établissements publics de coopération intercommunale. Ils exercent des compétences majeures en matière de fiscalité économique, de transports, de politique de l’habitat, de développement durable ou encore de planification urbaine. Ils constituent un niveau décisif de coordination et de mutualisation de l’action publique locale.

Pourtant, leurs membres ne sont pas élus directement par les citoyens. Ils sont désignés parmi les élus municipaux, selon des règles largement dépendantes de la taille des communes et du nombre de sièges attribués. La majorité des structures intercommunales se situent entre 30 % et 45 % de femmes, et les cas dépassant 50 % restent minoritaires. Cette distribution confirme que la parité n’est pas devenue la norme à l’échelle intercommunale.

Le verrou des postes exécutifs municipaux

Le point clé se situe au niveau des maires et des adjoints. Dans plus de 70 % des communes, l’intercommunalité ne dispose que d’un seul siège. Ce siège est presque systématiquement occupé par le maire. Or les maires demeurent très majoritairement des hommes. Le mécanisme est institutionnellement simple mais politiquement décisif. Lorsque la commune ne dispose que d’un représentant, celui-ci est issu de l’exécutif, le plus souvent le maire. La sous-représentation des femmes à la tête des municipalités se transmet donc directement à l’échelon intercommunal.

Les recherches consacrées à la désignation des maires montrent que cette phase, qui se déroule au sein même du conseil municipal, constitue un véritable point de blocage pour l’accès des femmes aux fonctions exécutives locales. Plus largement, les études sur la sélection des candidats et les carrières politiques mettent en évidence le poids de l’ancienneté, des réseaux partisans et de l’avantage des sortants. Ces mécanismes tendent à consolider la position de ceux déjà en place, le plus souvent des hommes.

Selon nos recherches, lorsque le nombre de sièges augmente, l’écart entre la part de femmes parmi les conseillers municipaux et leur part parmi les postes exécutifs se réduit, mais il ne disparaît pas. À l’échelle nationale, les femmes occupent 35,1 % des sièges intercommunaux, mais seulement 31,7 % des positions les plus stratégiques L’accès au pouvoir exécutif reste plus inégal que l’accès aux sièges ordinaires.

Taille et fragmentation : des effets institutionnels puissants

Tous les territoires ne se ressemblent pas. Nos analyses montrent que la taille démographique des intercommunalités est positivement associée à la présence féminine. Dans les 20 % d’intercommunalités les moins peuplées, la part moyenne de femmes est d’environ 31,6 %. Dans les 20 % les plus peuplées, elle atteint près de 39 %. L’effet est croissant mais non linéaire. La montée en population favorise la représentation féminine, puis l’effet marginal s’atténue dans les plus grandes structures. Ce résultat est cohérent avec les travaux montrant que les systèmes proportionnels et les contextes urbains plus politisés offrent un environnement plus favorable à l’émergence de candidatures féminines. Les grandes intercommunalités regroupent davantage de communes soumises à des règles de parité strictes et à une compétition partisane structurée.

À l’inverse, la fragmentation territoriale pénalise la représentation des femmes. À population équivalente, une intercommunalité composée d’un grand nombre de petites communes présente une proportion plus faible de femmes. La règle du délégué unique renforce mécaniquement le poids des maires, donc celui des hommes. Deux territoires démographiquement comparables peuvent ainsi produire des conseils intercommunaux très différents selon leur degré de fragmentation.

Le poids du statut juridique et du régime fiscal

Le type d’intercommunalité joue également un rôle significatif. Les métropoles atteignent en moyenne plus de 40 % de femmes, tandis que les communautés de communes, plus rurales et plus fragmentées, se situent autour de 34 %. Les structures à fiscalité professionnelle unique affichent une proportion plus élevée de femmes que celles à fiscalité additionnelle.

Ces différences traduisent des effets combinés de taille, d’intégration financière et de structuration institutionnelle. Les environnements plus intégrés tendent à s’accompagner de pratiques politiques plus formalisées et d’une mise en œuvre plus effective des normes de parité.

L’orientation politique : un effet réel mais limité

L’orientation politique a également un impact. Les intercommunalités à majorité de gauche comptent en moyenne davantage de femmes que celles orientées à droite. Ce résultat est cohérent avec la littérature montrant que les partis de gauche soutiennent plus fortement les quotas et les politiques d’égalité.

Cependant, cet effet reste secondaire par rapport aux contraintes institutionnelles. Les différences idéologiques existent, mais elles ne compensent pas les mécanismes structurels liés à la sélection des exécutifs municipaux et à la fragmentation territoriale.

Des assemblées plus paritaires, un pouvoir encore inégal

La France a profondément transformé la composition de ses conseils municipaux au cours des vingt dernières années. Dans les communes de plus de 1 000 habitants, la loi impose un équilibre entre femmes et hommes sur les listes électorales, ce qui a permis une progression nette de la présence féminine. Mais cette avancée reste incomplète. D’une part, ces obligations ne s’appliquent pas aux communes de moins de 1 000 habitants. D’autre part, elles encadrent la composition des listes, pas l’attribution des fonctions exécutives. Le choix des maires, des adjoints ou des représentants envoyés à l’intercommunalité, notamment lorsqu’il n’y a qu’un seul siège, n’est pas soumis aux mêmes règles. Or ce sont précisément ces fonctions qui concentrent l’essentiel du pouvoir décisionnel.

Ainsi, si les assemblées se sont féminisées, les postes où se prennent les décisions stratégiques demeurent majoritairement occupés par des hommes. La démocratie ne se limite pas à l’équilibre des chiffres. Elle suppose un accès réel et égal aux responsabilités et aux lieux où s’exerce effectivement le pouvoir.

Un enjeu démocratique

Les intercommunalités gèrent des budgets importants et structurent durablement l’action publique locale. Elles façonnent le quotidien des citoyens en matière de mobilité, d’habitat et de développement économique. Leur composition reflète imparfaitement la société qu’elles administrent. Les femmes représentent plus de la moitié de la population et près de la moitié des conseillers municipaux, mais elles restent minoritaires là où se concentrent les leviers exécutifs. Comprendre les mécanismes institutionnels qui produisent ces écarts permet de dépasser les explications culturalistes ou individualisantes. Les règles de désignation, les structures territoriales et les procédures de sélection interne façonnent profondément les trajectoires politiques.

La question n’est donc pas seulement celle de la présence des femmes en politique locale. Elle est celle de leur accès effectif, à égalité, aux positions où s’exerce réellement le pouvoir.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Pourquoi les femmes restent-elles minoritaires dans la politique locale ? – https://theconversation.com/pourquoi-les-femmes-restent-elles-minoritaires-dans-la-politique-locale-276793

Du détroit d’Ormuz à l’Europe : comprendre la rapidité de la propagation de l’insécurité énergétique

Source: The Conversation – France in French (3) – By Kambiz Zare, Professor of International Business and Geostrategy, Kedge Business School

Les tensions dans le golfe Persique mettent en évidence la vulnérabilité structurelle des pays de l’union européenne, qui importent environ 58 % de leur énergie, ce qui les rend très sensibles à toute perturbation des routes maritimes ou de la production des pays membres du Conseil de coopération du Golfe. La réponse ne peut être exclusivement militaire : l’UE doit accélérer sa transition énergétique et s’engager plus activement sur le plan diplomatique pour stabiliser la région.


Dans le contexte actuel, les marchés, comme toujours, continuent de réagir aux informations qu’ils reçoivent. Ils montent, ils baissent, ils peuvent créer des épisodes de panique, mais aussi des opportunités d’arbitrage, tout en incitant les investisseurs à rechercher des placements jugés plus sûrs. Au fond, cette réactivité immédiate est la nature même des marchés.

En ce qui concerne la crise iranienne, à ce stade il faut distinguer deux niveaux. Le premier est déjà visible : un choc de volatilité. Le second serait beaucoup plus grave : un choc systémique majeur. Pour l’instant, le premier est réel ; le second reste un risque, pas une certitude.

Pour l’Union européenne, l’enjeu ne se limite pas à une accalmie boursière ou à une baisse ponctuelle du prix du baril de Brent. Le problème est plus profond : l’Europe reste fortement exposée aux chocs énergétiques extérieurs, en particulier lorsque les tensions géopolitiques menacent les routes maritimes, le trafic des tankers et la confiance des producteurs du golfe Persique. L’énergie n’est pas un sujet périphérique pour l’économie européenne. Elle se situe au cœur de l’inflation, de la production industrielle, des coûts de transport et de la compétitivité.

Figure 1 : Taux d’inflation des prix de l’énergie dans l’Union européenne entre 2019 et 2025, par produit.
Statista

En d’autres termes, même lorsque les prix reculent temporairement, le signal stratégique reste inchangé : la sécurité énergétique de l’Europe demeure vulnérable à des perturbations que cette dernière ne contrôle pas.

Une vulnérabilité structurelle de l’Europe

La fragilité européenne n’est pas conjoncturelle ; elle est structurelle. Depuis longtemps, la demande énergétique de l’UE dépasse sa production intérieure, ce qui rend le bloc durablement dépendant des importations. Le taux global de dépendance énergétique de l’UE se situe autour de 58 %. Surtout, l’Union importe plus de 90 % du pétrole qu’elle consomme et entre environ 80 % et 90 % de son gaz, selon les indicateurs retenus. Cette réalité place l’Europe en situation de forte exposition dès qu’un conflit menace les voies maritimes, les flux pétroliers ou la production des régions exportatrices.

Figure 2 : Approvisionnement en énergie primaire dans l’Union européenne de 2023 à 2024, par combustible.
Statista

L’Europe a certes diversifié une partie de ses fournisseurs. Pour le pétrole, ses principaux partenaires sont aujourd’hui les États-Unis, la Norvège et le Kazakhstan. Pour le gaz, la Norvège occupe une place centrale, suivie par l’Algérie et le Royaume-Uni. En matière de gaz naturel liquéfié, les États-Unis dominent très largement, devant la Russie puis le Qatar.

Cette diversification a réduit certains risques, mais elle n’a pas supprimé la dépendance. Elle a simplement changé sa géographie. L’Europe dépend moins d’un fournisseur unique qu’auparavant, mais elle reste profondément insérée dans un marché mondial où les prix réagissent immédiatement aux tensions géopolitiques.

Le détroit d’Ormuz : un choc qui dépasse le seul pétrole

Le risque lié au détroit d’Ormuz ne concerne pas uniquement le pétrole. Toute perturbation durable dans le golfe Persique peut aussi affecter d’autres matières premières et intrants stratégiques pour l’industrie européenne : engrais, produits chimiques, pétrochimiques, plastiques et divers produits intermédiaires indispensables aux chaînes de production.

Pour l’Europe, les secteurs les plus vulnérables sont ceux qui sont déjà très énergivores ou fortement dépendants d’intrants importés. On pense notamment à la chimie, à la pétrochimie, au ciment, au verre, à la céramique, au papier, mais aussi à certaines branches de l’agroalimentaire via la question des engrais et du transport. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que ces secteurs se situent souvent en amont de l’économie. Lorsqu’ils subissent une hausse des coûts, celle-ci se diffuse ensuite dans le reste du système productif. Le choc ne reste donc pas limité à l’énergie. Il passe aussi par le fret, l’assurance maritime, les coûts de production et, à terme, par les prix à la consommation.

Autrement dit, l’Europe ne fait pas face à une simple tension énergétique, mais à une chaîne de transmission inflationniste beaucoup plus large. Il n’est même pas nécessaire qu’Ormuz soit totalement fermé pour produire cet effet. Le simple risque de perturbation peut suffire à faire grimper les prix, parce que les marchés réagissent autant à l’anticipation d’un choc qu’au choc lui-même.

Prix du pétrole, croissance et risque stagflationniste

Le retour d’un pétrole au-dessus de 100 dollars (85,5 euros) est un marqueur très préoccupant pour l’Europe. Une telle hausse renchérit immédiatement le transport, pèse sur les marges industrielles, fragilise la compétitivité et réduit le pouvoir d’achat. L’Europe n’est peut-être pas au centre géographique de la crise, mais elle en supporte très directement les conséquences économiques.

La Commission européenne a évoqué le risque d’un choc stagflationniste majeur. Le scénario est crédible – l’expérience de l’invasion de l’Ukraine n’est pas loin –, mais il ne doit pas être présenté comme inévitable. Il devient sérieux si trois conditions se cumulent : un choc énergétique durable, une remontée de l’inflation et un ralentissement de l’activité sous l’effet de coûts élevés prolongés.

Pour la zone euro, la vulnérabilité est réelle, car la croissance y est déjà plus modérée que dans d’autres grands blocs, notamment les États-Unis ou certaines économies asiatiques. Cela signifie que l’Europe dispose de moins de marge pour absorber un nouveau choc d’offre. Nous ne sommes pas automatiquement dans une répétition du choc de 2022. Tout dépendra de la durée de la crise, de l’intensité de la perturbation et de la capacité de l’Europe à sécuriser ses approvisionnements.

Ce que l’Europe peut faire : d’Ormuz à Bruxelles, deux priorités

Le déploiement d’une flotte européenne peut contribuer à sécuriser les routes commerciales et à rassurer les marchés. Mais il faut rester lucide : cela ne fera ni baisser durablement les prix ni disparaître le risque géopolitique. La réponse européenne ne peut donc pas être uniquement militaire. Elle doit aussi être diplomatique, énergétique et stratégique.

La leçon est claire : tant que l’Europe restera dépendante du pétrole et du gaz importés, toute crise majeure dans le golfe Persique continuera d’affecter directement ses prix, son inflation, son industrie et sa croissance. L’instabilité du Moyen-Orient n’est plus un sujet périphérique ; elle fait partie intégrante de la sécurité économique européenne.

L’Union européenne doit d’abord accélérer sa sortie de la dépendance aux énergies fossiles, en misant davantage sur les renouvelables, l’électrification, les réseaux et l’efficacité énergétique. Elle doit ensuite contribuer plus activement à la stabilité régionale. La sécurité de l’économie européenne dépend aussi de sa capacité à défendre un environnement géopolitique plus stable.

The Conversation

Kambiz Zare est membre du conseil scientifique du Spirales Institute Think Tank

ref. Du détroit d’Ormuz à l’Europe : comprendre la rapidité de la propagation de l’insécurité énergétique – https://theconversation.com/du-detroit-dormuz-a-leurope-comprendre-la-rapidite-de-la-propagation-de-linsecurite-energetique-278591

Est-ce la fin du multilatéralisme ? Les organisations internationales, victimes collatérales de la guerre en Iran

Source: The Conversation – France in French (3) – By Theresa Reinold, Professeure assistante de droit international, EDHEC Business School

La guerre en Iran met en évidence la faiblesse de l’ordre international fondé sur des règles, car elle démontre une fois de plus que les grandes puissances peuvent agir unilatéralement tout en paralysant les institutions censées garantir la sécurité collective. Le Conseil de sécurité de l’ONU apparaît incapable de réagir de manière équilibrée, notamment en raison du droit de veto et de doubles standards qui évitent de remettre en cause les actions des États-Unis et de leurs alliés. L’Union européenne, malgré son poids économique et diplomatique, reste marginalisée par ses divisions internes, sa dépendance sécuritaire envers Washington et son manque de volonté politique d’assumer un rôle géopolitique plus affirmé.


L’un des aspects les plus frappants de la guerre en Iran est la mesure dans laquelle elle a mis en évidence l’inefficacité des organisations internationales et des approches multilatérales pour résoudre les conflits mondiaux. Si nous considérons ce conflit comme un indicateur de la viabilité de l’ordre international fondé sur des règles établi après la Seconde Guerre mondiale, nous pouvons conclure que le patient présente un pouls très faible.

L’Organisation des Nations unies (ONU) et l’Union européenne (UE) sont deux organisations qui incarnent l’ordre normatif mondial d’après 1945, un ordre fondé sur des principes tels que la règle de droit, la non-agression et le respect de l’intégrité territoriale et de l’indépendance politique des États souverains.

Ces principes, et les différentes organisations internationales qui les incarnent, sont parmi les premières victimes de la campagne militaire américano-israélienne. Comment en est-on arrivé là et que pourrait-on faire pour donner un nouveau souffle au multilatéralisme ?

Les Nations unies : une histoire de rivalité entre grandes puissances et de doubles standards

La guerre en Iran a clairement montré que le système de sécurité collective mis en place après 1945 est largement paralysé lorsqu’une grande puissance décide d’agir seule. Le Conseil de sécurité de l’ONU a été désigné comme le gardien de la paix et de la sécurité internationales, mais il a été paralysé par le droit de veto de ses membres permanents qui ont maintes fois utilisé leur influence pour protéger du regard international leurs propres actions et celles de leurs alliés.

Lorsque les États-Unis et Israël ont lancé des frappes contre l’Iran fin février 2026, le Conseil de sécurité n’a dans un premier temps pas réussi à trouver de réponse significative, et encore moins à autoriser des mesures visant à désamorcer la crise. Au contraire, le conflit s’est déroulé en dehors du cadre du droit international, les actions militaires unilatérales devenant la norme plutôt que l’exception.

Il a finalement, le 11 mars, adopté une résolution qui se concentrait uniquement sur la condamnation des attaques de l’Iran contre les États du Golfe. La résolution, adoptée par 13 voix pour et les abstentions de la Russie et de la Chine, qualifiait les actions de l’Iran d’« attaques flagrantes » et exigeait l’arrêt immédiat de cette agression régionale.

Si cette résolution est un signal important indiquant que l’institution est toujours active et que l’ONU a encore une certaine volonté de protéger les normes fondamentales sur lesquelles elle a été fondée, son approche unilatérale souligne le double standard persistant du Conseil de sécurité : la résolution ne fait aucune mention des frappes initiales américano-israéliennes contre l’Iran qui ont déclenché l’escalade, ni ne traite du contexte plus large du conflit, tel que la légalité de ces frappes ou l’assassinat du guide suprême iranien. Le silence assourdissant du Conseil de sécurité de l’ONU face aux violations du droit international par les États-Unis et Israël suggère une fois de plus l’utilisation d’un double standard et sape davantage sa crédibilité en tant que gardien de la paix et de la sécurité internationales.

Cependant, alors que le Conseil est actuellement plus ou moins paralysé, il existe une procédure qui pourrait redynamiser l’ONU dans cette crise géopolitique, à savoir la procédure « Uniting for Peace » (Unis pour la paix). Ce mécanisme donne des pouvoirs à l’Assemblée générale des Nations unies en cas d’impasse au Conseil de sécurité.

« Uniting for Peace » est une résolution adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies en 1950 (résolution 377[V]). Elle a été conçue pour permettre à l’Assemblée générale d’agir dans les cas où le Conseil de sécurité est dans l’incapacité de le faire en raison d’un veto émis par l’un de ses membres permanents. L’objectif est de contourner un blocage du Conseil de sécurité et de permettre à l’Assemblée générale de recommander des mesures collectives – y compris l’emploi de la force armée – afin de maintenir ou de rétablir la paix et la sécurité internationales. Si cette procédure n’a pas encore été utilisée dans la crise iranienne, c’est parce que la volonté politique nécessaire à cet effet n’est pas suffisante.

L’Union européenne : une actrice dotée d’une réelle puissance géopolitique… mais qui n’est pas disposée à l’utiliser

Un autre aspect notable (mais sans surprise) de cette guerre est l’absence totale de pertinence de l’Union européenne en tant que médiatrice et artisane de la paix. L’impulsion fondatrice de l’UE était de construire la paix sur la base de la coopération multilatérale et de la résolution non violente des conflits. L’UE se considère comme une puissance normative qui cherche à projeter ses valeurs dans le monde entier en utilisant le soft power, mais qui a tendance à éviter de recourir à la coercition.

Malheureusement, la période dans laquelle nous vivons est celle où les États les plus puissants ont décidé que la violence était désormais l’outil privilégié pour atteindre leurs objectifs de politique étrangère, soit en renversant les régimes hostiles, soit en s’emparant de territoires étrangers par la force armée.

Dans ce monde où règne la loi du plus fort, l’Europe semble impuissante. L’UE n’a pas été consultée avant la guerre en Iran et ne participe pas activement aux hostilités. Au contraire, elle observe depuis les coulisses, lançant des appels futiles à la retenue et se sabotant elle-même dans des querelles internes. Cela est regrettable, compte tenu du rôle historique joué par l’Europe dans la négociation de l’accord sur le nucléaire iranien.

Pourquoi l’UE se retrouve-t-elle spectatrice dans l’événement géopolitique le plus important de 2026 ? D’une part, parce qu’elle n’a – une fois de plus – pas réussi à parler d’une seule voix. Les États membres ont adopté des positions divergentes, certains exprimant leur soutien aux actions américano-israéliennes et d’autres appelant à la retenue. L’Espagne, par exemple, a pris le risque d’un conflit ouvert avec l’administration Trump au sujet de l’utilisation de ses bases militaires pour l’effort de guerre, tandis que d’autres acteurs importants, dont l’Allemagne et la France, ont exprimé une certaine compréhension pour les frappes aériennes.

S’il est facile de critiquer l’UE pour son manque d’unité sur des questions géopolitiques majeures, cette multiplicité de voix est en réalité une caractéristique voulue de cette entité hybride, qui combine à la fois des éléments supranationaux et intergouvernementaux dans son architecture institutionnelle. Dans le même temps, cette caractéristique sape activement l’action de l’UE sur la scène internationale.

Un autre facteur qui condamne l’UE à l’inefficacité dans les crises géopolitiques est la dépendance de l’Europe vis-à-vis des États-Unis en matière de sécurité et l’absence d’une politique de défense commune soutenue par une armée européenne.

Cependant, le plus grand obstacle à l’action de l’UE en matière de géopolitique n’est ni institutionnel ni matériel. Il est d’ordre psychologique. Il n’y a aucune volonté de diriger, aucune volonté d’utiliser une approche musclée pour contrer le mépris flagrant de Trump pour le multilatéralisme et le droit international (valeurs qui sont au cœur de l’identité européenne), et une croyance naïve que les relations transatlantiques se répareront d’elles-mêmes. Au lieu de tirer parti de son poids économique et diplomatique pour contrer les actions unilatérales des États-Unis, l’UE a souvent eu recours à des gestes réactifs et conciliants, dans l’espoir que l’harmonie transatlantique serait rétablie d’une manière ou d’une autre par la seule bonne volonté. Cela reflète une erreur de calcul fondamentale : la conviction que les États-Unis, sous Trump ou sous tout autre dirigeant, finiront par reconnaître et récompenser la loyauté européenne, même si les actions de Washington démontrent le contraire.

La bonne nouvelle, c’est que cela peut changer. Les mentalités peuvent évoluer, les identités peuvent être reconstruites et l’autonomie peut être renforcée.

Le patient est faible, mais il y a de l’espoir

Non, le multilatéralisme n’est pas mort. Les organisations internationales telles que l’ONU et l’UE ont non seulement mis en place des normes et des mécanismes qui les autoriseraient à jouer un rôle essentiel dans les crises géopolitiques, mais elles disposent également d’énormes ressources qui leur permettraient de jouer un tel rôle.

Le pouls du patient est donc faible, mais il existe des remèdes efficaces pour le renforcer. Nous devons maintenant rassembler la volonté politique nécessaire pour les appliquer.

The Conversation

Theresa Reinold a reçu des financements de Thyssen Foundation.

ref. Est-ce la fin du multilatéralisme ? Les organisations internationales, victimes collatérales de la guerre en Iran – https://theconversation.com/est-ce-la-fin-du-multilateralisme-les-organisations-internationales-victimes-collaterales-de-la-guerre-en-iran-278390

Le réseau portuaire de la Chine se concentre autour des routes les plus risquées de la planète… et ce n’est pas un hasard

Source: The Conversation – France in French (3) – By Dylan Spencer, Assistant Professor of Criminology, Georgia Southern University

La Chine a pris pied dans plus de 90 ports à travers le monde. Une nouvelle étude montre que ces investissements ne sont pas répartis au hasard : ils se concentrent près des grands goulets d’étranglement du commerce mondial et dans des corridors maritimes exposés à la piraterie.


Fin février 2026, le gouvernement panaméen a pris le contrôle de deux ports du canal de Panama qui étaient exploités depuis deux décennies par un conglomérat hongkongais. Cette décision constitue le dernier épisode d’un long bras de fer juridique, après que la Cour suprême du Panama a annulé les contrats de l’entreprise.

Mais l’affaire dépasse largement le cadre d’un simple différend local. Elle a attiré l’attention des États-Unis et de la Chine, dont la rivalité autour des ports mondiaux et des routes commerciales s’est intensifiée ces dernières années, notamment dans la zone stratégique du canal de Panama, où la présence chinoise a, à plusieurs reprises, suscité l’ire de l’administration Trump.

Des entreprises chinoises possèdent ou exploitent désormais des terminaux dans plus de 90 ports à travers le monde, dont beaucoup figurent parmi les plus fréquentés. Ce réseau s’étend de l’Afrique à l’Europe, en passant par le Moyen-Orient et l’Asie, avec une activité en croissance en Amérique du Sud.

L’ampleur de l’implication chinoise dans les ports à l’étranger a alimenté le débat sur la nature réelle de ces investissements : s’agit-il d’opérations strictement commerciales ou servent-ils des objectifs stratégiques plus larges ?

Une grande partie de ce débat s’est appuyée sur des études de cas et des analyses politiques, notamment dans le cas du canal de Panama. Pourtant, comprendre où se situent ces ports et déterminer s’il existe des caractéristiques communes aux pays qui les accueillent est essentiel, car des perturbations des grandes routes maritimes peuvent se répercuter sur l’ensemble de l’économie mondiale.

Dans une étude récente, nous – chercheurs en sécurité maritime, en infrastructures mondiales et en commerce international – avons constitué la première base de données mondiale des ports liés à des entreprises chinoises. Nous avons ensuite analysé 133 pays côtiers afin de comprendre pourquoi certains accueillent des investissements portuaires chinois tandis que d’autres n’en ont pas.

Nous avons constaté que l’expansion des ports chinois à l’étranger n’est pas aléatoire. Loin d’être principalement déterminés par le climat général des affaires, ces investissements se concentrent près des points d’étranglement maritimes et des corridors maritimes exposés à la piraterie, avec des indices plus modestes suggérant que les pays riches en ressources ont également davantage de chances d’accueillir ces ports.

L’importance des points d’étranglement

Certaines routes maritimes sont plus importantes que d’autres. Le canal de Suez, le détroit d’Ormuz et le détroit de Malacca sont des exemples de points d’étranglement – des passages étroits par lesquels transitent d’énormes volumes du commerce mondial et des flux d’énergie.

Selon nos résultats, les pays situés à proximité de points d’étranglement majeurs ou secondaires, comme le Panama ou ceux bordant le détroit du Pas-de-Calais – dont la France – sont nettement plus susceptibles d’accueillir un port lié à des entreprises chinoises. En termes simples, la proximité avec des goulets d’étranglement essentiels du commerce mondial constitue un fort prédicteur des investissements chinois.

Carte des points d’étranglement
Les points d’étranglement se situent le long de corridors maritimes particulièrement sensibles.
Spencer/Christiansen/Pires/Tsai/Gondhali/Petrossian

Cette disposition a une logique économique. La Chine dépend fortement du commerce maritime pour soutenir sa croissance. Or les ports situés près des points d’étranglement se trouvent le long des corridors maritimes les plus sensibles du monde et offrent un accès commercial durable dans des emplacements stratégiques.

Malgré les inquiétudes en Occident, selon lesquelles Pékin développerait des ports à des fins militaires, tous ne constituent pas pour autant des bases navales déguisées.

La plupart des installations liées à des entreprises chinoises sont des terminaux commerciaux. Cependant, des infrastructures commerciales peuvent aussi avoir une valeur stratégique. Ainsi la première base logistique militaire à l’étranger de la Chine, à Djibouti, se trouve à côté du complexe portuaire de Doraleh exploité par… une entreprise chinoise. Un rapport du Congressional Research Service souligne que cette installation soutient les opérations navales et l’accès régional dans l’ouest de l’océan Indien.

Cela ne signifie pas que les autres ports détenus ou exploités par des entreprises chinoises soient des installations militaires. Mais le contrôle de terminaux, de plateformes logistiques et de données sur les chaînes d’approvisionnement peut, avec le temps, influencer les relations économiques et sécuritaires.

Le rôle de la piraterie et des ressources

Les mêmes corridors maritimes dans lesquels Pékin concentre ses investissements portuaires sont aussi des points chauds de la criminalité maritime. Dans une recherche distincte, nous avons montré que les ports maritimes peuvent faciliter la pêche illégale, non déclarée et non réglementée lorsque les mécanismes de contrôle sont faibles. Nos derniers résultats indiquent que les ports liés à des entreprises chinoises sont plus fréquents dans des pays déjà confrontés à la piraterie et à l’insécurité maritime.

Ce chevauchement ne signifie pas que les ports provoquent des activités illicites, mais il montre que ces investissements se produisent souvent dans des environnements maritimes à plus haut risque. L’un des résultats les plus surprenants de notre étude concerne précisément cette relation entre la piraterie et les investissements portuaires.

Entre 1991 et 2018, des milliers d’incidents de piraterie ont été enregistrés dans le monde. Pourtant, au lieu d’éviter les zones à risque, les ports liés à des entreprises chinoises sont plus fréquents dans les pays où les niveaux de piraterie sont les plus élevés.

Pourquoi investir dans des corridors instables ? Parce que la piraterie signale les routes commerciales à la fois vulnérables et précieuses. Investir dans des ports dans des régions comme le golfe de Guinée ou certaines parties de l’Asie du Sud-Est peut aider Pékin à protéger ses intérêts maritimes. En ce sens, la piraterie peut signaler non seulement un risque, mais aussi une opportunité.

Parallèlement, nous avons examiné la richesse en ressources naturelles des pays hôtes à l’aide d’un indicateur incluant les ressources extractives, minières et agricoles. Nous avons trouvé des indices suggérant que les pays disposant de ressources plus abondantes étaient davantage susceptibles d’accueillir au moins un port lié à des entreprises chinoises, mais si cette relation n’apparaissait pas de manière constante dans tous les modèles.

De fait, certaines explications souvent avancées pour expliquer où et pourquoi la Chine investit dans des ports ne résistent pas à notre analyse.

Les indicateurs généraux du climat des affaires et de la gouvernance, tels que la facilité à faire des affaires ou la stabilité institutionnelle, ne sont pas, après examen, des prédicteurs constants de la présence de ports liés à des entreprises chinoises. Cela suggère que la géographie et les facteurs de risque maritimes comptent davantage que les indicateurs économiques ou de gouvernance plus généraux.

Implications plus larges

Quelles que soient les motivations derrière les investissements chinois, leurs effets dépassent le simple cadre du commerce local et de la logistique. Les ports ne sont plus seulement des infrastructures locales. Ils sont devenus des nœuds des chaînes d’approvisionnement mondiales et, de plus en plus, des éléments de la compétition géopolitique. Et si tous les investissements ne traduisent pas une ambition militaire dissimulée, il serait naïf de considérer que tous les projets portuaires sont politiquement neutres.

Les récentes réponses politiques américaines reflètent ces inquiétudes croissantes. Début 2026, la Maison-Blanche a présenté un plan visant à renforcer l’industrie maritime américaine et à réduire la dépendance à l’égard d’infrastructures maritimes contrôlées par des acteurs étrangers. L’administration s’est également penchée de plus près sur l’implication d’entreprises étrangères dans des installations clés de l’hémisphère occidental, notamment des ports liés au canal de Panama.

De telles initiatives suggèrent qu’à Washington, le contrôle des infrastructures maritimes n’est plus considéré comme une simple question commerciale, mais de plus en plus comme un enjeu de sécurité économique et nationale. Et comme le montre la carte des pays accueillant des ports liés à des entreprises chinoises, les investissements de Pékin suivent les routes commerciales les plus stratégiques du monde – non pas par hasard, mais par choix.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Le réseau portuaire de la Chine se concentre autour des routes les plus risquées de la planète… et ce n’est pas un hasard – https://theconversation.com/le-reseau-portuaire-de-la-chine-se-concentre-autour-des-routes-les-plus-risquees-de-la-planete-et-ce-nest-pas-un-hasard-277691

When war looks like prophecy: How U.S. ‘end time’ narratives frame the war with Iran

Source: The Conversation – Canada – By André Gagné, Full Professor, Department of Theological Studies, Concordia University

After the United States and Israel began bombing Iran, killing some of the government’s top leaders — including its supreme leader, Ali Khamenei — some of U.S. President Donald Trump’s most loyal evangelical supporters quickly framed the war as a religious battle.

On the morning the attacks started, American evangelist Franklin Graham, president of the Billy Graham Evangelistic Association and founder of Samaritan’s Purse, posted on X: “Pray for our military in the operation against Iran, for President @realDonaldTrump, and that the people of Iran will be set free from the bondage of Islam.”

More than 1,000 civilians have been killed in Iran.

In my book, American Evangelicals for Trump. Dominion, Spiritual Warfare and the End Times, I explain how one of the contemporary interpretations of the “end times,” premillennial dispensationalism, remains widely influential among U.S. evangelicals.

Dispensations are seen as distinct periods in history, believed to be appointed by God to govern and organize the affairs of the world. Dispensationalism functions both as a method for interpreting the Bible and as a framework for understanding its history.

It teaches that Christ will return before the end times and inaugurate a thousand-year reign of peace and justice on Earth, commonly referred to as the Millennium

A systematic roadmap

Since the U.S. attack on Iran, Greg Laurie, founder and pastor of Harvest Christian Fellowship in California, has done a series of videos promoting his dispensational reading of current events. For Laurie, the next event on “God’s calendar” is known as the Rapture of the Church, when “born-again” believers are taken up to heaven.

In some readings of biblical prophecy, the Rapture is followed by the Great Tribulation, a seven-year period of turmoil. During that time, it is believed that the Jewish people will rebuild their temple in Jerusalem, divine judgments will strike the Earth and a political figure known as the Antichrist will rise to power.

The period culminates in a final confrontation between Jesus and the nations gathered by the Antichrist against Israel, called Armageddon. After that conflict, Christ is expected to establish his millennium of rule from Jerusalem, with the nations of the world ultimately brought under his authority.

Some evangelicals interpret the struggle between Iran and Israel through the same eschatological or “end times/end of history” lens.

According to their reading, Iran, known in antiquity as Persia, is identified in certain prophetic readings as one of the nations destined to play a role in a conflict described in Ezekiel 38–39, often called the battle of Gog and Magog.

The evangelical influencer Traci Coston also used a numerological twist to bolster characterizations of Trump as a new King Cyrus, a notion popularized by Lance Wallnau, an influential Pentecostal entrepreneur.

Coston wrote that Iran has been under “the oppressive Islamic regime” for 47 years and Trump is the 47th president. She likens Trump to “a pagan political leader” who God anoints “to break open gates and shift history for the sake of His people.”

Trump leveraged such views about himself and reposted on March 9 a 2007 prophecy by Kim Clement, a musician, pastor and popular prophetic figure who died in 2016, on his Truth Social account.

Spiritual warfare and an end times revival

Among some pro-Trump leaders in neo-Pentecostal and neo-Charismatic circles, the conflict with Iran is interpreted as spiritual warfare. They view global events as part of an ongoing struggle between divine and demonic forces and believe the prayers of Christians help push back what they see as evil powers.

Lou Engle, a U.S. neo-Charismatic prophet, posted one day before the attack, that in 2006, a group of 70 believers gathered in Boston for a prolonged period of prayer lasting 40 days and nights. He referenced the prophecy of Jeremiah 49:34-38, which names the judgment against Elam — an ancient region located in what is now southern Iran. Mobilizing this text, he said believers prayed “God would break the bow of Islam and set His throne in Iran.”

The Jewish feast of Purim, which was celebrated on March 2 and 3, was leveraged to explain the current conflict as spiritual warfare.

This framing is rooted in how some of these pro-Trump Pentecostal leaders see examples of cosmic battles in biblical texts, such as Daniel 10,12-21 which depicts supernatural forces at work in conflict among nations.




Read more:
What is the ‘Seven Mountains Mandate’ and how is it linked to political extremism in the US?


Citing such passages, influential proponents of this spiritual warfare way of thinking, like Wallnu, have argued that a “territorial spirit” fuels conflict. According to this view, only spiritual warfare can dislodge its influence; the reason to wage this spiritual battle is to dispel the nefarious influence of demonic forces that prevent the preaching of the gospel in closed areas.

Many of these pro-Trump neo-Pentecostal leaders adhere to a Victorious Eschatology, where the expansion of the Kingdom of God will be seen worldwide, and Christianity will rise in power, unity, maturity and glory before Christ’s return.

This framework is another end-times scenario, where some believe that a great spiritual awakening will occur, leading to massive conversions to Christianity.

Views not new

The idea of an end-times global awakening isn’t new. Early Pentecostals initially believed they lived in the end times and that the gift of tongues was given for the mission. Equipped with the supernatural capacity of speaking unlearned languages, they could now go throughout the world and preach the gospel before the return of Christ.

Later, the mid-20th century movement known as the New Order of the Latter Rain, a group that experienced a revival in 1948 in North Battleford, Sask., shared a similar outlook.

Their views ended up having a profound impact on the charismatic movement and the independent charismatic church movement globally. The New Order broke away from the classical Pentecostals in Canada, due to the “spiritual drought” they felt among Pentecostals and were now seeking a fresh spiritual experience.

‘Decisions on the basis of theology’

When U.S. Secretary of State Marco Rubio says that the Iranian regime makes “decisions on the basis of theology, their view of theology which is an apocalyptic one,” and Secretary of War Pete Hegseth states that “crazy regimes, like Iran, hell bent on prophetic Islamist delusions, cannot have nuclear weapons; it’s common sense,” the rhetoric frames Tehran as uniquely driven by religious extremism.

Yet pro-Trump Christian leaders have been welcomed into the Oval Office to lay hands on the president in prayer, while Trump has amplified prophetic messages about his rise to political power, signalling to his supporters that his presidency was divinely ordained.

The contrast is striking. When religious belief shapes the politics of rivals, it is labelled dangerous theology. Yet, when it appears in Washington, it is cast as divine providence.

The Conversation

André Gagné does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. When war looks like prophecy: How U.S. ‘end time’ narratives frame the war with Iran – https://theconversation.com/when-war-looks-like-prophecy-how-u-s-end-time-narratives-frame-the-war-with-iran-278292

Indigenous-led renewable energy projects offer benefits that reach far beyond reducing carbon emissions

Source: The Conversation – Canada – By Ian Munroe, Research Associate, Sinton Lab, University of Toronto

The number of renewable energy projects that are fully or partly Indigenous-owned is growing quickly in Canada, and our new research suggests that their benefits reach far beyond reducing greenhouse gas emissions.

The number of such projects on traditional Indigenous territories and reserve lands jumped by more than 300 per cent between 2009 and 2020. Nearly one-fifth of the country’s electricity-generating infrastructure involved First Nations, Métis and Inuit partners or beneficiaries as of 2022.

Yet little is known about the impacts of these renewable-energy projects within the participating communities beyond the physical footprint of the construction.

We aimed to fill this information policy gap in response to a request from two organizations that work extensively with First Nations, the Clean Energy Association of British Columbia and the New Relationship Trust, which obtained funding from Natural Resources Canada to conduct research.

Together we conducted a study to paint a more complete picture of these broader impacts, interviewing knowledge-holders in 14 First Nations in British Columbia involved with 36 planned or operational Indigenous-led renewable energy projects.

We found that these projects employ “placed-based” approaches, often with a high degree of community engagement early on, and revenues often allocated to support their own culture, governance, ecology, support services and economy.

Transformational change

a solar panel with wind turbines in the far distance with the setting sun
The world is entering a new era in which energy independence will be more important.
(Unsplash/Alexander Mils)

We found that when First Nations’ worldviews are centred and community control is enabled, broad social and cultural benefits result, providing greater self-determination.

As part of our research, we interviewed knowledge-holders from the West Moberly First Nations near Peace River, B.C. The nation has used wind-project revenues to support cultural camps and youth programs. As one knowledge-holder there told us:

“We are involved in it, and we are engaged in it. We are co-owners. And I know our Elders feel really good about hearing that. Knowing that we are not just sitting on the sidelines, while other people fill their pockets in our territory. And our community is doing that kind of stuff more and more. There is a connection there, right, because you are involved. More money is flowing to the community.”

In the Fraser Canyon region, the T’eqt’aqtn’mux (Kanaka Bar Indian Band), which has been affected by wildfires in recent years, has used proceeds from solar projects to reduce fire hazards and protect homes.

In the case of the Skidegate Band Council, we heard that revenues from a two-megawatt microgrid solar project would go toward funding Tll Yahda Energy, a partnership with the Old Massett Village Council to develop renewable energy projects in Haida Gwaii.

While these results demonstrate that a broad range of positive outcomes can flow from Indigenous-led renewable energy projects, the social and cultural impacts remain neglected in conventional energy practice.

An alternative to traditional energy planning

The Indigenous-led projects we heard about stand in contrast to typically used top-down decision-making, favoured by governments.

This approach is often characterized by public consultation that occurs after the decision of where to site the project has been made, often leading to local rejection of the project, and sometimes cancellation.

The bottom-up nature of the approaches we heard about hold important lessons that can enable widespread acceptance of energy transitions.

This is particularly relevant in B.C., where the provincial government is encouraging renewable energy projects to create economic opportunity and counter external economic shocks, including tariffs from the United States.

an aerial view of a group of solar panels
Indigenous-led approaches can support communities and aid progress toward decarbonization goals.
(Unsplash/Anders J)

This policy push extends to the province’s more than 200 First Nations, with a 2025 procurement call that requires at least 25 per cent First Nations ownership of a project.

The B.C. government must also meet its obligations under the Declaration on the Rights of Indigenous Peoples Act (DRIPA), which aims to bring provincial legislation into agreement with the United Nations Declaration on the Rights of Indigenous Peoples.

The UN treaty requires that state parties enable self-determination and obtain free, prior and informed consent from Indigenous Peoples for projects that impact their lands or resources. Indigenous-led renewable electricity projects in B.C. could help meet requirements under DRIPA to provide pathways for First Nations to improve their economic and social conditions without discrimination.

The Indigenous-led approaches we studied provide a vehicle to support Indigenous communities and make progress toward the province’s decarbonization goals. They also hold valuable lessons for developing policy in other jurisdictions like Ontario, where the provincial government has pledged to boost support for the growing number of Indigenous energy projects.

The world is entering a new era in which energy independence will be more important. Our findings about Indigenous-led projects illustrate a radically different approach to growing the Canada’s renewables industry in a way that can provide energy and facilitate transformational social and cultural change.

The Conversation

Christina E. Hoicka receives funding from the Canada Research Chair Secretariat, the Government of Canada’s New Frontiers in Research Fund, CANSTOREnergy project NFRFT-2022-00197, New Frontiers in Research Fund Global NFRFG-2020-00339, funding from Natural Resources Canada Clean Energy for Rural and Remote Communities Program, Capacity Building Stream funding program, all of which supported this research. The research was conducted in partnership with the Clean Energy Association of British Columbia and the New Relationship Trust.

Anna Berka and Ian Munroe do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Indigenous-led renewable energy projects offer benefits that reach far beyond reducing carbon emissions – https://theconversation.com/indigenous-led-renewable-energy-projects-offer-benefits-that-reach-far-beyond-reducing-carbon-emissions-276612

Tuerie de Tumbler Ridge. Quelle est la responsabilité d’OpenAI ?

Source: The Conversation – in French – By Marianne Ozkan, Doctorante en droit, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

OpenAI a déclaré dans la foulée de la fusillade survenue le 10 février 2026 dans une école secondaire de Tumbler Ridge en Colombie-Britannique, que Jesse Van Rootselaar, la tueuse alléguée, avait évoqué des scénarios d’attaques armées lors de conversations avec ChatGPT. La compagnie a mis en œuvre son protocole interne de sécurité et clôturé son compte sans la dénoncer auprès des autorités policières.


En réaction, le ministre canadien de l’Intelligence artificielle et de l’Innovation numérique, Evan Solomon, a sommé OpenAI de clarifier son protocole de sécurité. Le premier ministre de la Colombie-Britannique, David Eby, a pour sa part obtenu que le PDG Sam Altman vienne s’excuser à Tumbler Ridge.

Le coroner en chef de la Colombie-Britannique a lancé une enquête, alors que la famille d’une des victimes hospitalisées poursuit OpenAI au civil. Mais quelle peut être la responsabilité d’OpenAI et quels écueils législatifs doivent être évités ?

Céline Castets-Renard et Emmanuelle Bernheim sont professeures et spécialistes respectivement en droit de l’IA et en droit de la santé mentale. Marianne Ozkan est candidate au doctorat et travaille sur les enjeux sociaux et juridiques soulevés par les agents conversationnels. Ensemble, leurs travaux portent sur l’encadrement juridique des relations intimes entre les personnes et les machines.

La responsabilité d’OpenAI

La plainte de la famille, telle que rapportée, allègue que l’entreprise « avait connaissance précise du projet à long terme du tireur d’organiser un événement causant de nombreuses victimes », mais « n’a pris aucune mesure pour agir sur la base de ces informations », ce qui caractériserait une négligence.

Ceci pose plusieurs difficultés de preuve, à commencer par savoir quel rôle ChatGPT a joué dans la tuerie. Sachant qu’un tel geste est le résultat de causes complexes et multifactorielles, le lien causal de ChatGPT avec la tuerie ne peut qu’être relatif. ChatGPT a-t-il servi d’exutoire à des idées violentes ? A-t-il encouragé ces idées ou aidé à formuler des plans pour commettre ces gestes violents ? La teneur des conversations pourrait apporter quelques éléments de réponse.




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Cela convoque une autre question centrale à la reconnaissance de la responsabilité d’OpenAI : le risque de passer à l’acte était-il raisonnablement prévisible ? La distinction entre l’intention et la simple idéation d’idées violentes devra être départagée et remise dans le contexte des informations limitées à disposition d’OpenAI concernant l’utilisatrice.

Une législation spécifique aux IA ?

Ces difficultés de preuve justifient peut-être de créer une législation spécifique pour encadrer les risques de l’IA, afin de ne pas dépendre des règles d’autorégulation établies par les entreprises et des décisions prises par leurs comités de sécurité internes. Le premier ministre Eby considère qu’un seuil national d’alerte et une « obligation de signalement » doivent être établis, ce qui soulève plusieurs interrogations. Quels critères pourraient s’avérer plus fiables que celui de « risque crédible et imminent » utilisé par OpenAI ? N’y a-t-il pas un risque d’atteinte à la vie privée ou de dénonciation erronée, au nom de la prévention ?

D’autres législateurs ont déjà choisi d’encadrer l’IA : l’Union européenne a adopté un règlement en 2024, tandis qu’aux États-Unis, plusieurs législations étatiques ont été adoptées, comme en Californie, ou sont en cours d’élaboration, comme dans l’État de New York pour encadrer les robots conversationnels dits « IA compagnons ».

Les protocoles de sécurité envisagés visent à détecter les idéations violentes et rediriger l’utilisateur vers des ressources d’aide, alors qu’OpenAI fait déjà l’objet de plusieurs poursuites reliées à des suicides ou des psychoses.




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Or, au Canada, aucune loi n’a encore été adoptée sur l’intelligence artificielle ni plus spécifiquement sur les robots conversationnels, depuis l’abandon du projet de loi C-27 qui visait, d’une part, la modernisation de la loi fédérale sur la protection des données personnelles dans le secteur privé (LPRPDE) et, d’autre part, l’encadrement des systèmes d’IA et des données(LIAD).

La pente glissante de la prévention du risque en santé mentale

La discussion actuelle préconise donc une obligation de signalement aux services policiers lorsqu’un risque est identifié dans le cadre de discussions avec un agent conversationnel. Elle se déroule sans considérer les cadres légaux et les pratiques régissant déjà les interventions en santé mentale (intervention policière, admission involontaire, traitements forcés, surveillance en communauté) et qui sont fondés sur la notion de risque.

La police était intervenue à plusieurs reprises pour des enjeux de santé mentale au domicile de Van Rootselaar avant la tuerie. Ses armes lui avaient été retirées, puis remises, et elle avait fait l’objet d’une admission involontaire en vertu de la Loi sur la santé mentale. Dans ce contexte, on peut se demander si un signalement de la part d’OpenAI aurait vraiment pu changer le cours des choses. Rien ne permet de le démontrer.


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Dans les dernières décennies, le recours aux services policiers et à la coercition en santé mentale est devenu la norme faute de services accessibles. Le Canada est d’ailleurs le pays où l’hospitalisation involontaire est la plus utilisée.

Ces pratiques visent particulièrement les personnes vivant en situation de pauvreté, racialisées et immigrantes, et leurs effets thérapeutiques ne sont pas démontrés. Au contraire, les effets traumatiques des interventions policières et coercitives résultent en une perte de confiance et en une réticence à demander de l’aide lorsque nécessaire. En somme, elles n’améliorent pas l’accès aux soins et sont empreintes de violations des droits et de violence policière.

C’est ce qui a mené plusieurs villes canadiennes, mais aussi américaines, à retirer les interventions de crise de la compétence des services de police, et à abolir en tout ou en partie les équipes mixtes de police (policiers et professionnels de la santé ou des services sociaux). Par exemple, la ville de Toronto a confié les « wellness check » et les interventions de crise à une équipe communautaire, et la ville de Vancouver a confié le triage des appels en santé mentale à des infirmières, offrant une réponse non policière et « plus appropriée » à 54 % des appels.

Repenser le système

Les discussions sur les obligations de signalement aux autorités policières nous invitent à insérer OpenAI dans le système existant de gestion des risques en santé mentale sans toutefois nous inciter à réfléchir aux limites de ce système ni à envisager les enjeux structuraux à l’œuvre. Or, dans un contexte où Van Rootselaar avait fait l’objet de plusieurs interventions policières et psychiatriques dans les dernières années, ne devrait-on pas considérer l’approche en santé mentale fondée sur les risques comme un échec ? Il revient maintenant à l’enquête du Coroner de mettre au jour les failles d’un système de santé qui vise plus à gérer des risques qu’à prendre soin des humains.

Si la tuerie de Tumbler Ridge nous enjoint à réfléchir aux moyens d’empêcher de tels drames, elle doit aussi nous interpeller sur les causes du recours aux agents conversationnels et aux conditions de prise en charge de la santé mentale. Tumbler Ridge nous montre l’urgence d’adopter un cadre légal pour l’IA – et particulièrement pour les agents conversationnels – afin que les obligations imposées aux fournisseurs de ces technologies tiennent compte de la variété des risques que leurs produits peuvent engendrer. Chose certaine, la solution ne peut pas être d’appliquer une réponse unique comme le signalement à la police.

La Conversation Canada

Marianne Ozkan a reçu des financements des Fonds de recherche du Québec (FRQ).

Céline Castets-Renard et Emmanuelle Bernheim ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Tuerie de Tumbler Ridge. Quelle est la responsabilité d’OpenAI ? – https://theconversation.com/tuerie-de-tumbler-ridge-quelle-est-la-responsabilite-dopenai-276927