Zones inondables : la nouvelle cartographie piège des milliers de propriétaires

Source: The Conversation – in French – By Bernard Deschamps, PhD in Environmental Sciences, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Avec la révision en cours des zones inondables et de la règlementation, la réalité de milliers de propriétaires québécois est en train de basculer. Ce n’est plus seulement une question de sécurité civile, mais une équation économique complexe : la montée des risques menace la valeur des propriétés, complique l’accès au crédit hypothécaire et fragilise l’assiette fiscale des municipalités.

En juin 2025, le Québec a adopté un nouveau cadre pour les zones inondables, basé sur des cartes de crues actualisées plus étendues et les changements climatiques anticipés. Plusieurs dizaines de milliers de bâtiments pourraient être reclassés à risque, avec des restrictions sur la construction, la rénovation et l’accès au financement, transformant l’incertitude hydrologique en un enjeu concret pour les propriétaires et le marché immobilier.

Pourtant, alors que ce « risque hérité » du passé impose une pression financière croissante sur la société, la réponse des individus sur le terrain défie souvent la logique purement comptable. En effet, face aux inondations, la réaction des riverains ne se limite pas à une analyse rationnelle des probabilités. Elle révèle souvent un profond attachement au territoire, marqué par une survalorisation des atouts paysagers et un déni protecteur du danger.

Ce texte propose d’explorer comment ce lien affectif, confronté à la réalité du marché, se transforme en un piège financier que nous nommons le « dommage d’incertitude ».

Entre déni et « syndrome de Stockholm »

Pour comprendre la persistance de l’occupation des zones inondables, il faut d’abord saisir la psychologie de ceux qui y vivent. L’hydrométéorologie est, par nature, un monde d’incertitude : si l’inondation est une certitude statistique, son moment et son intensité restent imprévisibles. Cette « épée de Damoclès » génère une anxiété que le riverain doit gérer.

Deux mécanismes de défense s’observent fréquemment sur le terrain. Le premier est le déni, ou la politique de l’autruche : certains résidents, refusant parfois même de consulter les informations prédictives, affirment avec conviction n’avoir « jamais vu ça » pour rejeter la fatalité.

Le second mécanisme est plus complexe : lorsque le risque devient indéniable, le résident développe une forme de survalorisation de son environnement. Il magnifie les atouts du site – la nature omniprésente, l’accès direct à l’eau, la solidarité communautaire – pour contrebalancer la menace.

Cet attachement paradoxal s’apparente parfois à ce que la psychologie décrit, par analogie, comme un « syndrome de Stockholm », ou plus largement comme un attachement traumatique : des mécanismes d’adaptation où une personne, exposée de façon prolongée à un stress ou à une contrainte qu’elle ne peut éviter, développe un lien affectif paradoxal envers l’élément générateur de ce stress. L’habitant, otage de son plan d’eau, choisit d’en magnifier les qualités pour supporter la fatalité du risque. Il finit par s’identifier à son « geôlier » en ne retenant que ses aspects positifs pour rendre la vie supportable.




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Le piège financier : vers une « séquestration douce »

Toutefois, cette résilience psychologique ne protège pas contre la réalité implacable du marché. L’arrivée de nouvelles cartographies et la médiatisation des risques transforment l’incertitude hydrologique en perte de valeur tangible.

Le facteur critique n’est pas seulement le risque d’eau dans le sous-sol, mais l’accès au financement. Les banques, attentives à la réglementation et à la garantie hypothécaire, limitent l’accès au crédit pour ces propriétés.

C’est ici que se referme le piège. Faute de crédit hypothécaire disponible pour un acheteur potentiel, la propriété devient invendable ou ne peut se vendre qu’à perte. Le propriétaire, même s’il souhaitait partir, se retrouve contraint de rester, incapable de financer un relogement équivalent ailleurs.

C’est ce que nous qualifions de « séquestration douce ». Le résident devient littéralement otage de sa propriété, subissant un dommage financier qui ne dépend pas de la crue elle-même, mais de l’incertitude qui paralyse la valeur de son patrimoine.

Paradoxalement, ce piège se referme souvent sur des endroits idylliques, transformant le rêve de la vie au bord de l’eau en impasse financière. Pour de nombreux propriétaires, la résidence constitue la seule valeur significative de leur actif. Dès lors, la notoriété du risque d’inondations agit comme un stigmate : plus le risque est connu et médiatisé, plus les délais de vente s’allongent et plus le prix est revu à la baisse. Cette dévaluation ne touche pas uniquement les sinistrés ; elle contamine par ricochet les propriétés voisines, impactant des gens qui ne sont pourtant pas directement exposés.

On a pu observer ce phénomène à l’Île-Bigras, à Laval. Alors que le premier ministre du Québec, François Legault, évoquait dès 2019 des incitatifs au déménagement pour soustraire les citoyens au danger, ces derniers se sont retrouvés coincés dans l’étau : incapables de vendre à juste prix en raison de la publicité faite autour des inondations, mais réticents à abandonner un milieu de vie unique pour une compensation incertaine. L’actif immobilier devient invendable, séquestrant ses propriétaires sur place.

Une dynamique similaire s’est produite en 2023 à l’Île Enchanteresse, à Sainte-Brigitte-de-Laval. Ici, la « séquestration » a provoqué une levée de boucliers : les résidents se sont mobilisés en comité pour contester non seulement la gestion des crues, mais surtout la stigmatisation de leur territoire par les nouvelles cartographies. Dans ce contexte, l’anxiété ne découle plus seulement de la montée des eaux, mais de la perte du patrimoine.




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Un angle mort pour les municipalités

Ce phénomène individuel a une répercussion collective majeure. Si la valeur des propriétés riveraines s’effondre à cause de cette incertitude, c’est l’assiette fiscale des municipalités qui est menacée. Les rôles d’évaluation actuels peinent souvent à refléter cette réalité, créant un décalage entre les revenus attendus et la solvabilité réelle du territoire.

La situation est d’autant plus critique que les municipalités se sentent souvent impuissantes face à ce « risque hérité » du passé, où des quartiers entiers ont été construits en zone inondable avec l’aval des gouvernements de l’époque. Les élus locaux ont l’impression qu’on leur transfère le coût du risque sans leur donner le contrôle réel sur les leviers d’aménagement ou de financement. Le « dommage d’incertitude » devient alors un fardeau partagé entre un citoyen captif et une municipalité aux ressources limitées.




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Pistes de solution : monétiser l’incertitude pour mieux la gérer

Pour sortir de cette impasse, il est impératif d’intégrer ce « dommage d’incertitude » dans les calculs économiques publics. Actuellement, les analyses coûts/avantages (ACA) des mesures de protection (digues, immunisation) négligent cet aspect.

Pourtant, si une intervention permet de réduire l’incertitude, elle restitue aux propriétaires la valeur de leur bien et aux municipalités leur assiette fiscale. Ce gain financier est un avantage indéniable qui doit être comptabilisé.

De plus, pour rompre l’incertitude qui paralyse le marché, la mise en place de certificats de résilience apparaît comme une piste prometteuse. En attestant officiellement qu’un bâtiment présente un niveau de risque jugé acceptable ou qu’il a été adapté pour résister aux crues, ces certificats transforment une incertitude diffuse en une information technique claire et rassurante pour les assureurs comme pour les établissements bancaires.

Une telle démarche suppose toutefois de se prononcer explicitement sur l’acceptabilité du risque. Elle permettrait ainsi de limiter la décote immobilière et de sortir les riverains d’une forme de séquestration financière, tout en assumant le fait que le risque zéro n’existe pas.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Zones inondables : la nouvelle cartographie piège des milliers de propriétaires – https://theconversation.com/zones-inondables-la-nouvelle-cartographie-piege-des-milliers-de-proprietaires-274241

Food prices are already high in Canada. Will the Iran war make them worse?

Source: The Conversation – Canada – By Michael von Massow, Professor, Food Economics, University of Guelph

Food prices in Canada have been rising at a faster rate than overall inflation for the past several years. In fact, food prices are 30 per cent higher than they were a decade ago.

In the face of this pressure, consumers are increasingly worried about the impact of the war in Iran on food prices. While there is currently a ceasefire in place, it appears fragile, and oil and fertilizer prices will be slow to fall.

The conflict will undoubtedly have an impact food prices, but in the short term it will likely be fairly small. If the disruption lasts longer, we could start to see more significant price increases.

Unlike previous shocks, Iran is not a major food exporter, and no Canadian food imports pass through the Strait of Hormuz. Instead, any impact on food prices will come indirectly through rising petroleum prices driven by uncertainty around oil infrastructure in the Middle East and disruptions to the strait.

Approximately 20 per cent of the world’s oil moves through the strait, and the loss of that flow has dramatically increased fuel prices. Oil is currently trading above US$100 per barrel, up from under $60 at the end of January.

Fuel costs and food transportation

There are three main ways high oil prices can affect food prices. The first is the direct impact on the cost of moving food through the supply chain.

The United States Department of Agriculture estimates that transportation accounts for roughly 3.5 to four cents of every food dollar. This suggests that even large increases in fuel prices will not have a substantial impact on average food inflation.

Fuel is only one component of transportation costs, so increases are not reflected one-to-one on food prices. There are, however, significant differences across food categories.

Fresh fruits and vegetables are the most exposed. Transportation accounts for about eight per cent of of every food dollar for fresh fruits and vegetables — the highest share among food categories.

These products travel long distances and require refrigeration, which can be up to 30 per cent more expensive than dry freight by truck and three times more expensive than dry freight by sea.

Taking into account seasonal variation and Canada’s geography and location, transportation could represent 10 to 15 cents of every dollar spent on fresh produce this time of year. As a result, prices for imported fruits and vegetables could rise quickly in grocery stores.

These effects should moderate in spring as transport distances shorten, the weather warms and production moves closer to domestic markets. Smaller increases may also occur in other less processed foods like meat, which are heavy and also require refrigeration.

Fertilizer prices and pressure on farmers

The second mechanism is the impact of higher oil and fertilizer prices on food producers. Nitrogen fertilizer prices have risen more than 70 per cent since the start of 2026, although many farmers are partially protected in the short-term because fertilizer is often purchased in advance.

There is, however, a risk of fertilizer shortages since 25 per cent of the world’s urea flows through the Strait of Hormuz.




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In practice, shortages are unlikely in Canada. Western Canada exports more than 700,000 tonnes of urea, with most of it going to the U.S., while Eastern Canada imports similar volumes from regions outside the Middle East. Prices will likely be higher, but supply constraints should be limited.

Farmers, rather than consumers, are likely to bear the brunt of higher fuel and fertilizer costs. Because commodity prices are determined by global supply and demand, farmers have limited ability to pass higher input costs down the supply chain.

Typically, crop and fertilizer prices move in tandem, allowing higher costs to be at least partially offset by higher returns. For example, the most recent fertilizer price spike followed Russia’s invasion of Ukraine, which also drove up commodity prices amid concerns about reduced wheat production from a major growing region.

In response to higher input costs, farmers may reduce fertilizer application rates or shift away from fertilizer‑intensive crops. While these adjustments can ease some pressure, crop producer margins will remain under strain unless commodity prices rise enough to offset higher energy and fertilizer costs.

Broader impacts across the food system

The third mechanism is the more diffuse effect of petroleum-based products used in food supply chains. Plastics and many chemicals are derived from petroleum, so higher oil prices will increase the cost of producing these goods.

Plastic food packaging alone represents approximately one-third of all plastic packaging in Canada. Canadians throw out more than four million tonnes of plastic waste a year, with only a small portion recycled.

Higher production costs in food processing are typically passed on to consumers through food processing and packaging. As a result, a sustained increase in oil prices will gradually scatter through the food value chain.

A muted impact on fuel prices — for now

The war in Iran will undoubtedly affect prices, particularly through higher fuel costs that are already affecting transportation and other energy-intensive sectors.

However, this may be one of the few instances in recent years where food inflation trails general inflation. The war in Ukraine had a more dramatic impact on food prices because Ukraine is a major exporter of food, and that food disappeared from the market.

By contrast, the effects of the conflict in Iran are more indirect and will take time to work through the system.

If the war in Iran persists, however, it could have profound global impacts, with most of them extending beyond food prices. The duration of the conflict is the primary consideration for what the longer-term impact will be on food prices.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

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La grossesse modifie le cerveau – et nous commençons tout juste à comprendre comment et pourquoi

Source: The Conversation – in French – By Birgit Derntl, Full Professor, Women’s Mental Health and Brain Function, University of Tübingen

Des données récentes démontrent que la grossesse remodèle le cerveau de manière spécifique et profonde pour le préparer à une tâche exigeante : s’occuper d’un nourrisson. Rawpixel/Shutterstock

La grossesse modifie le cerveau plus profondément que ce que les scientifiques imaginaient jusqu’à présent. Des données majeures issues de plusieurs études récentes permettent de décrypter les processus à l’œuvre au niveau de différentes aires cérébrales quand la femme est enceinte, mais aussi après l’accouchement.


Chaque année, des millions de femmes vivent une grossesse, mais la science commence seulement à s’intéresser à ses effets sur le cerveau – l’organe qui subit sans doute la transformation la plus remarquable. Au cours de la dernière décennie, un petit groupe de scientifiques en Espagne et aux Pays-Bas a cartographié ces changements avec un niveau de détail sans précédent.

Les chercheurs ont réalisé cinq scanners cérébraux sur 127 femmes qui devenaient mères pour la première fois : une fois avant la conception, deux fois pendant la grossesse, et de nouveau une fois un mois et six mois après l’accouchement. Il s’agit de la plus grande étude de ce type jamais réalisée.

Les études d’imagerie cérébrale qui suivent les mêmes personnes tout au long de la grossesse – avec des examens effectués avant la conception et après la naissance – sont extrêmement difficiles à mener. Les chercheurs doivent identifier les femmes qui envisagent de concevoir, commencer les examens avant le début de la grossesse, puis les suivre tout au long de ces mois marqués par des bouleversements physiologiques.

Une étude phare publiée en 2017 dans Nature Neuroscience a démontré pour la première fois que la grossesse modifie la structure du cerveau, mais elle incluait 25 femmes qui devenaient mères pour la première fois. La nouvelle étude porte sur plus de cinq fois ce nombre. C’est un bond en avant considérable.

Les résultats obtenus à partir des examens cérébraux de ces 127 femmes étaient cohérents et frappants. La matière grise – la partie du cerveau riche en cellules nerveuses – a diminué de près de 5 % dans plusieurs régions impliquées dans les émotions, l’empathie et la perception sociale au cours de la grossesse, en atteignant son niveau le plus bas au cours des dernières semaines précédant la naissance.

« J’aime utiliser la métaphore de la taille d’un arbre, a récemment déclaré à la BBC la professeure Susana Carmona, coautrice principale de l’étude. Certaines branches sont coupées pour permettre à l’arbre de pousser plus efficacement. »

Après l’accouchement, le volume a commencé à se reconstituer, atteignant environ 3,4 % six mois après la naissance. Cette évolution a été observée sur la quasi-totalité de la surface du cerveau et a concerné toutes les femmes participant à l’étude, sans exception.

Il est important de noter que cette tendance ne s’est pas manifestée chez les femmes qui sont devenues mères au cours de la période étudiée sans avoir elles-mêmes vécu une grossesse – par exemple, les partenaires de même sexe qui élevaient ensemble un nouveau-né mais qui n’avaient pas porté l’enfant. Cela suggère que les changements cérébraux observés sont dus à la biologie de la grossesse elle-même, plutôt qu’à la simple anticipation du fait de devenir parent.

Les chercheurs ont également mesuré les taux d’hormones et ont constaté que deux formes d’œstrogènes suivaient de près les modifications cérébrales. Leur taux augmentait à mesure que le volume de matière grise diminuait, puis déclinait fortement après la naissance, au moment de l’expulsion du placenta.

Ce lien entre les hormones et la structure cérébrale fait le lien entre des décennies de recherches menées sur des souris, chez qui il a été décrit depuis longtemps que l’augmentation des taux d’hormones pendant la grossesse modifie le fonctionnement du cerveau maternel et déclenche des comportements protecteurs.

Le volume de matière grise se reconstitue-t-il un jour complètement ?

Dans leur étude la plus récente, les chercheurs ont constaté qu’à six mois, la régénération de la matière grise se poursuivait. Une étude antérieure menée par le même groupe de recherche, au cours de laquelle des mères ont été suivies pendant six ans après leur accouchement, a révélé que les modifications cérébrales restaient détectables et permettaient toujours de prédire la proximité des relations entre les mères et leurs enfants.

Cette étude a permis d’identifier correctement, sur la seule base d’examens d’imagerie cérébrale, les femmes qui avaient été enceintes, avec une précision de plus de 90 %, même six ans après l’accouchement. Loin d’être un bouleversement temporaire, la grossesse semble laisser une empreinte durable.

Une étude néerlandaise publiée en 2026 a approfondi ces résultats en portant son attention sur des femmes au cours d’une deuxième grossesse. Les modifications cérébrales se sont reproduites, mais selon un schéma différent.

Les régions du cerveau qui avaient subi les transformations les plus marquantes lors d’une première grossesse – celles impliquées dans la conscience de soi et la perception des émotions d’autrui – n’ont présenté que des changements relativement modestes lors de la deuxième grossesse, comme si la transformation initiale avait déjà eu lieu. En revanche, les zones impliquées dans l’attention et la réactivité au monde extérieur ont été plus fortement affectées, ce qui reflète peut-être les exigences supplémentaires liées à la prise en charge d’un premier enfant pendant la grossesse.

Scans de cerveaux humains
Au bout de six mois, la régénération de la matière grise s’est poursuivie.
Elif Bayraktar/Shutterstock

Ce qui ressort le plus clairement de l’ensemble de ces recherches est le fait que les régions qui connaissent les transformations les plus importantes sont les régions impliquées dans la compréhension des autres : l’interprétation des intentions, l’empathie et la reconnaissance des signaux. Une étude d’imagerie publiée dans Nature Neuroscience en 2024 a examiné une femme à 26 reprises, depuis avant la conception jusqu’à deux ans après l’accouchement, ce qui a permis de fournir une cartographie sans précédent des changements qui se produisent dans un cerveau tout au long de la grossesse – une ressource désormais librement accessible à d’autres chercheurs.

Comparaison avec le cerveau des adolescents

La comparaison avec le cerveau des adolescents est le fil conducteur de tous ces travaux. Quand les chercheurs ont directement comparé les modifications cérébrales liées à la grossesse avec celles qui se produisent durant l’adolescence – une autre étape de la vie caractérisée par une poussée d’hormones sexuelles et un profond changement comportemental –, les schémas du changement se sont révélés presque identiques. Ont été observés le même amincissement du cortex, le même aplatissement des sillons à la surface du cerveau, le même taux de variation du volume cérébral chaque mois.

Si l’adolescence remodèle le cerveau pour le préparer à la vie sociale adulte, les données disponibles aujourd’hui disponibles suggèrent que la grossesse le remodèle à nouveau – de manière plus spécifique, plus profonde – pour le préparer à une tâche encore plus exigeante : s’occuper d’un nourrisson.

Il reste à comprendre ce que ces changements impliquent au niveau des cellules et des circuits, comment ils s’inscrivent dans le contexte de près d’une femme sur cinq qui souffre de dépression au moment de l’accouchement, et si les écarts par rapport au schéma habituel rendent les femmes plus vulnérables ou plus résilientes. Les outils permettant de commencer à répondre à ces questions existent désormais. Pour la première fois, nous disposons d’une carte.

The Conversation

Birgit Derntl a reçu des financements de la Fondation allemande pour la recherche (DFG, École doctorale internationale IRTG 2804), de la Fondation Hans et Ria Messer ainsi que de l’Union européenne (réseau doctoral MSCA MenoBrain).

Ann-Christin S. Kimmig a reçu des financements de la Fondation allemande pour la recherche (DFG, École doctorale internationale IRTG 2804) et de l’Office allemand d’échanges universitaires (DAAD).

Franziska Weinmar a reçu des financements de la Fondation allemande pour la recherche (DFG) dans le cadre du groupe international de formation à la recherche « La santé mentale des femmes tout au long de la période de procréation » (DFG, IRTG2804) ainsi que de la Fondation Hans et Ria Messer.

ref. La grossesse modifie le cerveau – et nous commençons tout juste à comprendre comment et pourquoi – https://theconversation.com/la-grossesse-modifie-le-cerveau-et-nous-commencons-tout-juste-a-comprendre-comment-et-pourquoi-280070

Comprendre les « modèles de fondation », ces nouvelles infrastructures numériques à la base de nombreuses applications d’IA

Source: The Conversation – in French – By Sabrine Mallek, Professeure Associée en Transformation Digitale, ICN Business School

La polyvalence des modèles de fondation les transforme en une nouvelle « infrastructure » numérique, au même titre que le cloud ou Internet. Au lieu de reconstruire un modèle d’IA spécifique à chaque projet, on peut se brancher directement sur des briques généralistes existantes. C’est un des secrets qui permet de développer des applications si sophistiquées et qui restent accessibles aux non-spécialistes.


Les systèmes d’apprentissage automatique ne se limitent plus à des outils conçus pour une seule tâche, comme la traduction ou la recommandation de produits. Une transformation majeure tient à l’émergence des foundation models, ou modèles de fondation : de très grands modèles entraînés sur des volumes massifs de données pour acquérir des connaissances générales, réutilisables dans de nombreux contextes.

Dans les organisations, ils agissent comme un accélérateur potentiel de transformation, mais leurs effets sur le terrain obligent, pour l’instant, à nuancer les promesses spectaculaires. Comment fonctionnent-ils ? Comment sont-ils régulés et quels sont les obstacles à une adoption qui porte ses fruits ?

Comment fonctionnent les modèles de fondation ?

Les modèles de fondation reposent sur un principe simple : apprendre des structures générales à partir de très grandes quantités de données hétérogènes – textes, images, codes, sons, vidéos, bases de données ouvertes et contenus sous licence, ou une combinaison de ces types de données.

L’objectif de l’entraînement initial est de permettre au modèle d’identifier des régularités statistiques dans les données et de construire des représentations générales du langage, des images ou d’autres formes d’information. Sur le plan technique, ces systèmes utilisent le plus souvent des architectures de réseaux de neurones profonds. Durant la phase d’entraînement, le modèle apprend à prédire une partie manquante de l’information, par exemple le mot suivant dans une phrase ou une portion d’image, en ajustant progressivement des milliards de paramètres. Ce processus d’apprentissage, appelé pré-entraînement, nécessite des ressources de calcul considérables et constitue la base du caractère « généraliste » de ces modèles.




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Une fois pré-entraîné, le modèle de fondation peut être adapté à des usages spécifiques, allant de l’analyse de sentiment ou la réponse à des questions jusqu’à des tâches plus techniques, comme l’assistance au diagnostic médical.

Cette adaptation peut se faire grâce à un ajustement supplémentaire appelé fine-tuning, par exemple en nourrissant un modèle généraliste d’imagerie médicale avec des radiographies spécifiques à une maladie permettant à l’outil d’apprendre à prédire l’évolution d’une pathologie précise.

Elle peut aussi passer par l’apprentissage avec retour humain (reinforcement learning with human feedback), qui consiste à faire évaluer plusieurs réponses par des humains pour inciter le modèle à privilégier des formulations claires et sécurisées plutôt que de simples suites de mots statistiques.

Enfin, cette adaptation peut s’opérer simplement par prompting, en guidant le modèle par des instructions textuelles du type : « Résume ce document en trois points. »

C’est cette capacité à être réutilisés dans de nombreux contextes qui explique pourquoi ces systèmes sont qualifiés de « modèles de fondation » : ils servent de base technologique à une large gamme d’applications. Par exemple, GPT-4 ou GPT-5 servent déjà de socle opérationnel à de nombreuses applications, à l’image de ChatGPT, tout en conservant un potentiel d’extension encore largement ouvert.

infographie décrivant l’entraînement puis la spécialisation de modèles issus de modèles de fondation
Les modèles de fondation servent de base technologique à une large gamme d’applications. Cette infographie décrit l’entraînement puis les applications spécifiques issues de modèles de fondation.
Sabrine Mallek, Fourni par l’auteur

Comprendre l’écosystème : comment modèles de fondation, LLM et IA générative s’articulent-ils ?

Concrètement, les modèles de fondation ne sont pas une application en soi, mais une infrastructure de base. Ils marquent une évolution récente de l’intelligence artificielle (IA), rendue possible par la combinaison de trois facteurs : l’explosion des données, les progrès des capacités de calcul et l’apparition de nouvelles architectures d’apprentissage.

Un tournant majeur intervient en 2017 avec l’architecture des transformers. Cette innovation permet de mieux capter les relations dans les données (notamment le langage), et devient la base de modèles comme BERT ou GPT. Lorsqu’un modèle de fondation (une expression née officiellement en 2021) est spécialisé dans le traitement du langage, on parle alors de grand modèle de langage (LLM). Et c’est sur cette base que se développent aujourd’hui les usages les plus visibles : ceux de l’IA générative, capable de produire du texte, des images, des vidéos, du son ou du code – qui est devenue grand public et commercialement viable avec le lancement de ChatGPT, fin 2022, marquant le passage de l’infrastructure à l’usage de masse.

Le rapport entre ces modèles de fondation et l’IA générative peut être comparé à celui d’un « moteur » par rapport à sa « fonction ». Le modèle de fondation est ce moteur puissant, pré-entraîné sur des données colossales et conçu pour être adaptable à une multitude de tâches. L’IA générative, quant à elle, est la fonction d’application finale : c’est la capacité de ce moteur à produire un contenu inédit.

Concrètement, si l’on prend un modèle de fondation comme GPT-4 (le moteur), on peut l’utiliser pour analyser des milliers d’avis clients (une tâche purement analytique). Mais lorsqu’on lui demande de rédiger un e-mail, on active alors sa fonction d’IA générative. De la même manière, dans le domaine visuel, un modèle de fondation entraîné sur des millions d’images peut servir de moteur aussi bien pour détecter une anomalie sur une radiographie médicale (classification) que pour dessiner un paysage imaginaire à partir d’une simple phrase (IA générative).

Imbrication entre infrastructure technique, spécialisation linguistique (LLM) et fonction de génération. La génération est une fonction parmi d’autres (c’est une application pratique des modèles de fondation lorsqu’on leur demande de générer du contenu).
Sabrine Mallek, Fourni par l’auteur

Promesses d’efficience et réalités de terrain

Cette polyvalence signifie que les modèles de fondation tendent à devenir une nouvelle « infrastructure » numérique, au même titre que le cloud ou Internet : au lieu de reconstruire un modèle d’IA spécifique propre à chaque projet, les acteurs économiques se branchent directement sur ces briques généralistes existantes.

Dans les organisations, ils agissent comme un accélérateur potentiel de transformation, mais leurs effets sur le terrain obligent à nuancer les promesses de gains de productivité spectaculaires. Beaucoup d’entreprises peinent encore à dégager un retour sur investissement évident pour l’automatisation administrative, constatant souvent que les modèles de fondation ne réduisent pas la charge de travail, mais l’intensifie : les employés doivent désormais consacrer davantage d’énergie à vérifier et à corriger les résultats.

Par ailleurs, l’assistance aux experts (aide au code, à la décision) se heurte à une « frontière technologique en dents de scie » : face à une tâche donnée, le modèle peut exceller, mais s’avérer contre-productif s’il est utilisé aveuglément en dehors de sa zone de compétence.

Néanmoins, ces modèles permettent de créer de nouveaux services comme la personnalisation de la relation client à grande échelle. Mais pour libérer ce potentiel, la simple mutualisation technologique ne suffit pas. Il faut impérativement repenser l’organisation du travail en formant les employés pour leur donner l’autonomie nécessaire face à la machine.

Les débats européens sur la régulation

En Europe, les enjeux se sont cristallisés dans les discussions autour de l’AI Act, qui introduit une catégorie spécifique pour les « systèmes d’IA à usage général », dont les modèles de fondation sont l’exemple emblématique. L’idée est de ne plus réguler uniquement les cas d’usage finaux, mais aussi ces briques génériques qui irriguent tout l’écosystème.

La Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) s’est également saisie de ces enjeux à travers un plan d’action consacré à l’intelligence artificielle, visant à accompagner l’innovation tout en garantissant la protection des droits fondamentaux. Elle met notamment l’accent sur la protection des données utilisées pour entraîner les modèles, la transparence des systèmes ainsi que le développement d’IA respectueuses de la vie privée.

Dans ce contexte, l’entraînement de ces modèles soulève aussi des défis importants au regard du règlement général sur la protection des données (RGPD), notamment concernant l’origine des données utilisées, la possibilité pour les individus d’exercer leurs droits sur leurs données et la capacité technique des systèmes à supprimer ou de ne plus exploiter certaines informations après leur intégration dans l’apprentissage. Pour les entreprises, cela signifie que ces technologies doivent être intégrées dans des démarches structurées de conformité, de documentation et de gestion des risques.

La question devient donc : dans quelles conditions utiliser les modèles de fondation ? Cela implique une gouvernance claire entre fournisseurs, intégrateurs et utilisateurs, des exigences de transparence et de documentation, l’anticipation des impacts sur l’emploi à travers la formation et la reconversion ainsi qu’une articulation avec les politiques de responsabilité sociétale des entreprises (RSE), afin d’évaluer leurs effets sociaux, organisationnels et environnementaux.

The Conversation

Sabrine Mallek ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comprendre les « modèles de fondation », ces nouvelles infrastructures numériques à la base de nombreuses applications d’IA – https://theconversation.com/comprendre-les-modeles-de-fondation-ces-nouvelles-infrastructures-numeriques-a-la-base-de-nombreuses-applications-dia-277990

Remplacer la viande : toutes les alternatives se valent-elles ?

Source: The Conversation – in French – By Tom Bry-Chevalier, Doctorant en économie de l’environnement, Université de Lorraine

De haut en bas : dés de Quorn (mycoprotéines), viande cultivée, viande végétale, élevage d’insectes. Patrick.Anja/GFI/LikeMeat , CC BY

C’est une réalité qui fait désormais consensus : pour la santé humaine comme pour celle des écosystèmes, nous mangeons collectivement trop de viande. Mais à l’heure où les alternatives pour remplacer celle-ci se multiplient, quelles sont celles à plébisciter ? Une étude inédite nous aiguille.


En décembre 2025, le tribunal de commerce d’Évry (Essonne) prononçait la liquidation judiciaire d’Ynsect, la start-up française spécialisée dans la production de protéines à base d’insectes. Présentée comme un fleuron de la French Tech, inaugurée en 2021 en présence de trois ministres, l’entreprise avait mobilisé plus de 600 millions d’euros d’investissements, dont environ 148 millions d’argent public, selon le ministère de l’économie. Bilan cinq ans plus tard : une usine fantôme, 200 emplois supprimés, et une interrogation légitime sur l’utilisation des fonds publics dans le secteur de la transition alimentaire.

Quelle filière soutenir pour rendre notre alimentation plus durable ? La question se pose avec urgence quand on ausculte la situation actuelle : l’élevage occupe 77 % des terres agricoles mondiales tout en ne fournissant que 18 % des calories]. La production alimentaire génère 35 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) mondiales, dont plus de la moitié provient des produits d’origine animale. Les coûts cachés, sanitaires et environnementaux (maladies liées à l’alimentation, émissions de gaz à effet de serre, pollution des sols et de l’eau, etc.) de ce modèle étaient estimés à 14 000 milliards de dollars (soit un peu moins de 12 milliards d’euros) en 2018. Avec une consommation de viande qui continue d’augmenter au niveau mondial et un végétarisme qui reste pour l’instant marginal, l’investissement vers des protéines alternatives apparaît donc comme nécessaire.

Mais les ressources (financières, politiques, industrielles, etc.) sont limitées, et le temps pour agir sur le climat aussi. Chaque euro investi dans une filière peu prometteuse est un euro qui ne sert pas à développer une alternative plus efficace, et autant d’émissions qui auraient pu être évitées. Dans une étude récemment parue dans NPJ Science of Food (groupe Nature), nous avons donc comparé pour la première fois quatre grandes catégories de protéines alternatives :

  • les viandes végétales produites à base de soja, pois ou blé transformés pour imiter le goût et la texture de la viande ;

  • les protéines unicellulaires, issues de la fermentation de microorganismes (levures, champignons, bactéries ou algues) dans des cuves, comme les mycoprotéines commercialisées sous la marque Quorn depuis quarante ans ;

  • la viande cultivée, produite à partir de cellules animales que l’on fait proliférer dans un bioréacteur contenant un milieu nutritif (acides aminés, glucose, vitamines, facteurs de croissance) ;

  • les insectes, consommés entiers ou transformés en farine pour être incorporés dans divers produits alimentaires.

Nous avons évalué toutes ces sources de protéines alternatives dans quatre dimensions : impact environnemental, capacité de production à grande échelle, acceptabilité par les consommateurs et bien-être animal. L’objectif : identifier où concentrer les efforts.

Les viandes végétales en tête sur l’environnement

Le constat le plus solide de notre analyse concerne l’impact environnemental. Les viandes végétales à base de soja, pois ou blé affichent un impact environ 50 % inférieur à celui de la viande conventionnelle. L’avantage est particulièrement net face au bœuf : les substituts végétaux émettent jusqu’à 10 fois moins de GES et nécessitent jusqu’à 30 fois moins de terres. Ce dernier point est crucial : les terres libérées par un recul de l’élevage pourraient être restaurées en écosystèmes capables de stocker du carbone et de protéger la biodiversité.

Les protéines unicellulaires, notamment les mycoprotéines produites en cultivant des champignons microscopiques dans des cuves de fermentation, et les approches power-to-food, qui transforment le CO₂ en protéines grâce à des microorganismes, possèdent elles aussi des atouts. Leur empreinte au sol est particulièrement faible, et leur bilan carbone peut être excellent, à condition de disposer d’une électricité largement décarbonée.

La viande cultivée partage cette dépendance à l’énergie, mais à une tout autre échelle : elle consomme en moyenne 5,5 fois plus d’énergie que la viande conventionnelle. En conséquence, un avantage climatique par rapport au poulet ou au porc est possible mais suppose un mix énergétique largement décarboné.

Quant aux insectes, les évaluations récentes sont moins encourageantes que les premières études : en intégrant les contraintes réelles (chauffage en climat tempéré, limites réglementaires sur les substrats), leurs émissions ne sont pas nécessairement inférieures à celles du poulet. Surtout, seuls 7 % des produits à base d’insectes lancés sur le marché sont des substituts de viande, l’immense majorité sont des pâtes, barres protéinées ou biscuits, qui ne remplacent pas de la viande mais des aliments dont l’impact est déjà faible. Le bénéfice environnemental réel s’en trouve donc fortement relativisé.

Produire à grande échelle : un fossé entre les alternatives

Mais créer un produit vertueux ne suffit pas. Encore faut-il pouvoir le produire à un coût et à un volume suffisants pour peser face à la viande conventionnelle.

Les viandes végétales sont ici les mieux placées. Elles représentent déjà un marché mondial de 6,4 milliards de dollars (plus de 5,4 milliards d’euros, environ 1 % du marché de la viande) et s’appuient sur des infrastructures agroalimentaires existantes. Leur principal frein reste le prix, en moyenne 82 % plus élevé que la viande, mais cet écart se réduit progressivement.

Les protéines unicellulaires occupent une position intermédiaire. Les mycoprotéines, commercialisées depuis 1985 en Grande-Bretagne sous la marque Quorn, démontrent la viabilité du modèle, mais à des prix encore supérieurs à ceux de la viande. Les approches power-to-food, encore au stade pilote, pourraient à terme devenir compétitives si le coût des énergies renouvelables continue de baisser, bien que de très nombreuses incertitudes demeurent.

La viande produite par culture cellulaire, elle, se heurte à des obstacles d’une tout autre ampleur. Malgré des progrès récents, une étude empirique a atteint un coût d’environ 14 dollars (environ 12 euros) par kilogramme pour un produit hybride (moitié cellules animales, moitié végétal), les coûts de production restent très élevés et les besoins en infrastructures vertigineux : pour couvrir à peine 0,4 % du marché mondial de la viande, il faudrait une capacité de bioréacteurs 22 fois supérieure à celle de toute l’industrie pharmaceutique mondiale.

Pour les insectes, le constat économique est tout aussi sévère. L’alimentation humaine est considérée comme peu prometteuse par le secteur lui-même, ce qui explique qu’elle ne représente qu’environ 5 % des investissements de la filière. Sur le plan des coûts, la promesse initiale de nourrir les insectes avec des déchets bon marché se heurte à un ensemble de contraintes réglementaires, logistiques et sanitaires qui rendent la plupart de ces substrats inutilisables, imposant le recours à des aliments plus onéreux. À cela s’ajoute le chauffage nécessaire sous les latitudes tempérées, qui alourdit considérablement la facture énergétique.

Les consommateurs ont aussi leur mot à dire

Mais la meilleure alternative sur le papier ne pèsera rien sans l’adhésion des consommateurs. Les viandes végétales sont là encore les mieux acceptées : par exemple, selon une enquête britannique, 60 % des personnes se disaient prêtes à les essayer, contre 34 % pour la viande cultivée et 26 % pour les insectes.

Les protéines unicellulaires restent peu connues du grand public, ce qui limite les données disponibles. Les rares études suggèrent une acceptabilité intermédiaire, inférieure à celle des viandes végétales mais supérieure à celle de la viande cultivée et des insectes.

La viande cultivée se heurte à un obstacle psychologique puissant : le dégoût et le sentiment qu’il s’agit d’un produit « contre nature ». L’acceptabilité varie fortement selon les régions : les consommateurs asiatiques se montrent nettement plus ouverts que les Européens et, même au sein de l’Europe, les écarts sont marqués, avec par exemple un tiers de Français prêts à en consommer contre près de deux tiers de Polonais. L’âge et le genre jouent aussi un rôle : les jeunes hommes y sont par exemple plus favorables.

Les insectes font face à la résistance la plus forte. La littérature rapporte un taux d’acceptation généralement inférieur à 30 % dans les pays occidentaux. Fait intéressant, ce rejet tient davantage à des barrières psychologiques qu’au goût ; les personnes ayant goûté des insectes les évaluant souvent plus favorablement.

Cependant, il convient de noter que l’acceptabilité de toutes les protéines alternatives évolue avec la familiarité et l’exposition répétée, ce qui suggère que les études actuelles sous-estiment peut-être leur potentiel à long terme.

L’élevage d’insectes est-il compatible avec le bien-être animal ?

Enfin, notre étude intègre une dimension souvent absente de ces débats : le bien-être animal. Les viandes végétales et les protéines unicellulaires n’impliquent aucun animal.

La viande cultivée n’en nécessite qu’un très petit nombre, essentiellement pour les prélèvements cellulaires initiaux. La question du sérum fœtal bovin, un sous-produit de l’abattage de vaches gestantes qui constitue depuis les années 1950 le standard de la culture de cellules eucaryotes en biologie, illustre bien cette trajectoire. La viande cultivée s’est logiquement appuyée sur ce savoir-faire existant à ses débuts, mais tend aujourd’hui à s’en affranchir : son coût élevé et sa variabilité en font un obstacle industriel que la quasi-totalité des entreprises du secteur cherchent activement à éliminer.

Les insectes, en revanche, posent un problème éthique singulier : il faut environ 9 000 vers de farine pour produire un seul kilogramme de protéines, et les travaux récents sur la sentience – c’est-à-dire la capacité à avoir des expériences subjectives, notamment ressentir la douleur ou le stress – des insectes suggèrent qu’ils pourraient être capables de souffrir. Face à cette incertitude, plusieurs chercheurs préconisent d’appliquer un principe de précaution.

Hiérarchiser le soutien aux protéines alternatives

Notre comparaison aboutit à une hiérarchie claire. Les viandes végétales arrivent en tête : bénéfices environnementaux robustes, filière industrielle déjà en place, meilleure acceptabilité. Les protéines unicellulaires offrent un potentiel complémentaire, notamment grâce à leur très faible empreinte au sol. La viande cultivée pourrait trouver sa place si elle parvient à conquérir des consommateurs que les autres alternatives n’atteignent pas, mais les obstacles techniques et économiques restent considérables. Les insectes, enfin, cumulent les fragilités : verrous économiques, faible acceptabilité et questions éthiques non résolues.

Que suggèrent ces résultats pour l’action publique ? Plusieurs pistes paraissent cohérentes : concentrer les financements sur les alternatives les plus matures, en investissant dans l’amélioration de leur goût et de leur prix ; favoriser leur diffusion en les intégrant à la restauration collective (cantines, hôpitaux, administrations) ; et contribuer à rééquilibrer la concurrence en intégrant progressivement les coûts environnementaux de l’élevage intensif dans le prix de la viande. L’affaire Ynsect montre ce qu’il en coûte de miser gros sans se poser les bonnes questions. La recherche permet aujourd’hui de mieux les poser.

The Conversation

Tom Bry-Chevalier est directeur scientifique de l’Observatoire National de l’Elevage d’Insectes (ONEI).

ref. Remplacer la viande : toutes les alternatives se valent-elles ? – https://theconversation.com/remplacer-la-viande-toutes-les-alternatives-se-valent-elles-279345

La révolution soudanaise sept ans après : mise à mal, mais non vaincue

Source: The Conversation – in French – By Robert Kluijver, Visiting researcher at Leiden University’s Institute of Political Science, Leiden University

Sept ans après le renversement du régime d’Omar el-Béchir, le Soudan traverse l’une des pires crises humanitaires de ces dernières années. Alors que le pays est déchiré entre deux factions – les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces de soutien rapide (FSR) –, les comités de résistance, à l’origine de la chute d’el-Béchir en 2019, tentent de maintenir une vie civile.


En 2019, un soulèvement populaire au Soudan a mis fin à trente ans de dictature militaire islamiste sous Omar el-Béchir. Les manifestants ont renversé le régime et imposé un retour au pouvoir civil. Alors qu’un accord politique était négocié à l’échelle nationale, les communautés locales tentaient de s’administrer elles-mêmes. Mais les forces armées ont repris le pouvoir, avant de plonger le pays dans la guerre, provoquant l’une des pires crises humanitaires de ces dernières années.

Que reste-t-il aujourd’hui de l’élan révolutionnaire ? Et quelles sont les perspectives d’un retour au pouvoir civil ?

Malgré la poursuite des combats dans le pays, les civils soudanais rentrent aujourd’hui chez eux, fuyant les conditions désastreuses des camps de déplacés ou refoulés par les pays voisins, qui leur sont hostiles. En Égypte, par exemple, les autorités expulsent les réfugiés soudanais, qu’ils soient en règle ou non.

Randa Hamid, entrepreneuse et militante pour l’émancipation des femmes, décrit ce que vivent ces rapatriés au quotidien : arrivés à Port-Soudan – seul aéroport international encore en activité dans le pays –, ils prennent la route jusqu’à Khartoum – ville désormais déserte et réduite à un champ de ruines –, puis découvrent leur domicile et leur lieu de travail pillés, et se retrouvent face à des responsables locaux bien plus intéressés par leur enrichissement personnel que par la reconstruction de la ville. Malgré ce sombre tableau, la situation est désormais plus sûre qu’elle ne l’a été ces dernières années.

Depuis que les Forces armées soudanaises (FAS) ont reconquis Khartoum en mars 2025, une certaine stabilité s’est installée dans des régions du pays. Les FAS contrôlent désormais le centre, le nord et l’est du pays. Les Forces de soutien rapide (FSR) tiennent l’ouest. Le Sud reste disputé.

Sur le plan politique, le principal allié des FAS sont les Frères musulmans, dont les réseaux fournissent à l’armée des forces combattantes et un réseau administratif. Les postes civils sont confiés à des figures de l’ancien régime. L’oligarchie corrompue, à l’origine même de la révolution, reprend ainsi le pouvoir sans rencontrer de résistance.

En décembre dernier, les célébrations de l’anniversaire du soulèvement ont été suivies de l’arrestation de leurs organisateurs — tandis que les militants pro-démocratie sont par ailleurs activement traqués par les Forces armées soudanaises.

Les perspectives de paix restent sombres. Les FAS visent une victoire militaire totale sur les FSR plutôt qu’un accord négocié, ce qui laisse présager de nombreux mois, voire des années, de conflit. Si un accord venait malgré tout à être conclu, il déboucherait probablement sur une partition du Soudan. Mais compte tenu de la nature fragmentée des deux factions et des combats qui se poursuivent dans des régions comme le Kordofan du Sud et le Nil bleu, même ce scénario demeure incertain.

De la résistance à l’intervention d’urgence

Les comités de résistance (CR) qui ont mené la révolution étaient à l’origine des groupes de solidarité de quartier, constitués au fil des années précédentes.

Les politiques néolibérales imposées par le FMI sous le régime d’Omar el-Béchir avaient conduit l’État à se désengager de ses fonctions sociales, obligeant les communautés à s’organiser entre elles. Aux côtés des syndicats et des organisations professionnelles, les comités de résistance ont organisé des sit-in de masse qui ont finalement renversé le régime.

Les comités de résistance ont cependant refusé d’intégrer la coalition civilo-militaire de transition — les Forces de la liberté et du changement – qui a brièvement gouverné sous la direction de l’ancien fonctionnaire de l’ONU Abdullah Hamdok. Leurs craintes d’être cooptés se sont avérées fondées lorsque l’armée a perpétré un coup d’État en octobre 2021.

Au contraire, les comités ont conservé leur fonctionnement horizontal et participatif, rédigé une charte nationale et sont devenus des pépinières de créativité culturelle, d’entrepreneuriat chez les jeunes et de vie publique. Rétrospectivement, la révolution soudanaise apparaît comme l’un des premiers exemples de la mobilisation de la génération Z que l’on observe aujourd’hui à l’échelle mondiale. Elle s’est distinguée par la pleine participation des femmes et l’absence d’un racisme historiquement ancré dans la vie publique soudanaise.

En avril 2023, lorsque les combats ont éclaté entre les FAS et les FSR à Khartoum, les comités de résistance sont devenus la cible des deux factions. Leurs membres ont fui à l’étranger dès que possible, afin de poursuivre leur action en faveur des civils. Ceux qui sont restés se sont consacrés à la mise en œuvre de « salles d’intervention d’urgence » (ERR) – des espaces virtuels, généralement des groupes de messagerie, permettant aux communautés de partager des informations, leurs besoins et leurs ressources.

Jasour Abu Algasim, engagé dans le mouvement révolutionnaire depuis ses débuts, a participé à la création d’une ERR à Khartoum. Il note que l’effondrement de l’État a paradoxalement offert aux comités de résistance un rôle public central : avec la guerre, leur mission est passée de la construction de la société à la lutte pour la survie.

Mohamed Younis, directeur au Soudan du Center for Civilians in Conflict, souligne que des initiatives de solidarité dépourvues de tout agenda politique – les cuisines collectives, les brigades de bénévoles réparant les infrastructures, les évacuations communautaires – ont émergé dans presque toutes les zones touchées par le conflit.

Alors que les agences internationales étaient confrontées à des obstacles sécuritaires et logistiques, ces groupes de solidarité locaux sont devenus le principal filet de survie collectif. L’attention internationale s’est toutefois concentrée sur les ERR, qui ont été nominées à deux reprises pour le prix Nobel de la paix.

Le dilemme de l’aide

Frustrés par la difficulté à joindre les plus démunis, les donateurs ont commencé à exiger que les ONG acheminent les fonds directement par l’intermédiaire des ERR, les considérant comme les forces les plus authentiquement démocratiques sur le terrain. Si la logique est séduisante, Younis en identifie les effets pervers.

Les exigences de redevabilité des donateurs – documentation des bénéficiaires, données biographiques, capacités administratives spécifiques – mobilisent les ressources mêmes dont les ERR ont besoin. Ces dossiers exposent par ailleurs les bénévoles et les communautés à un certain risque s’ils tombent entre des mains ennemies. Le rôle de l’ERR passe ainsi d’acteur communautaire autonome à prestataire de services pour les donateurs étrangers, généralement via des chaînes d’ONG internationales et locales qui ajoutent chacune leurs propres exigences et mobilisent une part du budget.

Il ne reste alors aucune place pour une contribution stratégique locale. Les communautés sont reléguées au statut de « bénéficiaires » de programmes conçus ailleurs. Les mécanismes de contrôle verticaux imposés par les bailleurs de fonds et les ONG partenaires faussent le processus décisionnel horizontal qui caractérise les instances autonomes. La responsabilité interne envers les bénévoles et les membres de la communauté est remplacée par une responsabilité externe envers les bailleurs de fonds. Enfin, cette chaîne de commandement fait que les centres de coordination sont perçus – par les factions combattantes et, potentiellement, par les populations locales – comme des instruments au service d’agendas politiques étrangers.

Il en résulte, note Younis, une taxonomie perverse des « bonnes » et « mauvaises » ERR, qui se distinguent les unes des autres non pas par la qualité de leur service aux communautés, mais par leur conformité aux critères des bailleurs. Pendant ce temps, le vaste paysage des activités de solidarité locales en dehors du label ERR reste méconnu. La « décolonisation de l’aide » est ainsi devenue une priorité pour la société civile soudanaise. Pourtant, la tendance à un contrôle croissant des bailleurs de fonds sur des flux d’aide en baisse risque de s’intensifier plutôt que de s’atténuer.

Facteurs externes

Tout comme les printemps arabes, huit ans plus tôt, la révolution soudanaise a alarmé les régimes autocratiques de la région. Contenir la contagion démocratique reste une priorité pour l’Égypte, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et d’autres puissances régionales plus éloignées. Ces derniers soutiennent également le régime autoritaire afin de faciliter le contrôle des richesses minérales du Soudan – en particulier l’or – et ses riches terres agricoles.

Le soutien occidental à la démocratisation s’est quant à lui affaibli. Les organismes multilatéraux tels que l’Union africaine, l’ONU et l’UE, incapables d’entrer en contact avec les forces civiles à l’intérieur du Soudan, s’appuient sur des politiciens en exil et des dirigeants de la société civile. La coalition actuelle des forces civiles en exil, Sumoud (« fermeté »), succède à son prédécesseur Tagadum, qui s’est divisé autour de la question d’un gouvernement en exil.

Sarra Majdoub, membre du Groupe d’experts des Nations unies sur le Soudan, a été témoin de plusieurs initiatives de paix civiles successives. Elle note que les dirigeants en exil peinent à renouer avec les civils à l’intérieur du pays : les autorités leur sont hostiles, les communications défaillantes et les populations souvent dispersées.

Les communautés de la diaspora, en revanche, se mobilisent facilement en ligne et finissent par incarner l’ensemble de la « société civile soudanaise ». Mais dans quelle mesure sont-elles représentatives, et peuvent-elles réellement influencer les événements sur le terrain ?

Gouvernance civile contre gouvernance verticale

L’avenir du Soudan sera déterminé par l’affrontement entre deux forces colossales. D’un côté, le bloc militaro-foncier – soutenu par les puissances régionales – qui détient le monopole de la violence et dirige le pays sans interruption (ou presque) depuis l’indépendance en 1956. De l’autre, une population majoritairement jeune qui a entrevu – le temps d’une révolution – à la possibilité d’un autre Soudan.

Hadia Hasaballah, professeure d’université à Omdurman qui a participé à la première vague du soulèvement, dirige aujourd’hui la section féminine de Sumoud. Plutôt que de s’appuyer sur les formations politiques existantes, elle appelle à la reconnaissance du mouvement de masse mené par la jeunesse au Soudan, qui incarne les valeurs de la révolution : liberté, paix et justice. Elle est convaincue que le retour à un régime islamiste – qui se manifeste sous les FAS avec notamment la récente condamnation à mort de deux femmes par lapidation en février 2026 – n’est plus acceptable pour les femmes, les jeunes et les minorités soudanaises. Ayant goûté aux libertés de la période révolutionnaire, ils ne les abandonneront pas sans résistance.

La crise soudanaise reflète une tension plus large dans la politique démocratique entre les modèles représentatifs et participatifs. Les comités de résistance et les cellules d’urgence incarnent une politique participative émergente qui est activement réprimée par des acteurs ayant intérêt à un contrôle vertical.

Pourtant, les militants et analystes soudanais, sur lesquels s’appuie cet article s’accordent sur un point : le mouvement de fond qui unit les jeunes de tous horizons autour de la liberté, de la paix et de la justice constitue un socle remarquable et durable pour un véritable régime civil. La façon dont ils parviendront à arracher le pouvoir à l’armée reste, pour l’heure, difficile à imaginer – mais ils y parviendront, tôt ou tard.

The Conversation

Robert Kluijver ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La révolution soudanaise sept ans après : mise à mal, mais non vaincue – https://theconversation.com/la-revolution-soudanaise-sept-ans-apres-mise-a-mal-mais-non-vaincue-279940

Fierté wendat : l’estime de soi comme moteur d’émancipation autochtone

Source: The Conversation – in French – By Thierry Viale, Professeur associé en management, ESSCA School of Management

Depuis des siècles, les communautés autochtones à travers le monde subissent marginalisation, spoliation de leurs terres, assimilation forcée et exclusion politique. Pourtant, au Canada, la nation Wendat transforme ces obstacles en force, faisant de l’estime de soi un levier d’émancipation.


Comment une communauté autochtone transforme-t-elle l’estime de soi en moteur d’émancipation ? À Wendake, en périphérie de la ville de Québec, les Wendats prouvent qu’il est possible de concilier réussite économique et résurgence culturelle. Malgré une histoire marquée par la colonisation et la perte de repères identitaires, les Wendats ont su développer des stratégies originales pour panser les plaies du passé, restaurer leur identité et renforcer leur autonomie.

Leur parcours illustre une lutte pacifique pour affirmer une identité forte qui contraste avec la fragilité endémique de bien des Premières Nations au Canada. Ce parcours montre comment, à partir de l’estime de soi, le développement économique peut devenir un levier pour restaurer la fierté collective et repenser les rapports entre culture ancestrale et modernité.

Contexte historique et enjeux identitaires

Les Wendats reçurent de la part des Français le surnom de « Hurons » vers 1609, au moment de la colonisation du Saint-Laurent par Samuel de Champlain. Ce nom fait référence à leur coiffure traditionnelle, censée rappeler la hure d’un sanglier. Le roman le Dernier des Mohicans de James Fenimore Cooper (1826), adapté par la suite à de multiples reprises au cinéma, a bien sûr contribué à leur renommée. Mais loin des histoires romancées, la réalité est plus tragique. Après avoir aidé les premiers colons français dans leurs luttes face aux Anglais, ils ont progressivement perdu leurs terres et leurs droits, notamment sous le régime britannique avec l’Indian Act de 1876, qui a imposé des restrictions sévères à la propriété et à la gouvernance autochtones.

Groupe de Wendats de Wendake à Spencer Wood, Québec, 1880.
Jules-Ernest Livernois/Wikipedia

À cela s’ajoutent les politiques d’assimilation, qui ont tenté d’effacer les langues et les pratiques culturelles des peuples autochtones. Ces traumatismes ont fragilisé de nombreuses Premières Nations, entraînant honte de soi, chômage, suicides, dépendances et isolement. Mais la communauté Wendat s’illustre par une étonnante résilience. En dépit des vicissitudes, elle a préservé une forte estime de soi en s’appuyant sur des traditions transmises de génération en génération.

Une étude de terrain au cœur de Wendake

Notre étude intitulée « “Taking Wendake Beyond Wendake:” Economic Development and Legal Tenacity in the Wendat Community » repose sur une observation participante menée de 2012 à 2019 au sein de la communauté Wendat, qui rassemble environ 2 200 habitants sur le territoire de Wendake. Cette étude combine ethnographie, entretiens semi-directifs, analyse de données socio-démographiques et historiques. Les résultats montrent que les Wendats n’ont jamais renoncé à leurs marqueurs culturels en s’adaptant au capitalisme. Au contraire, leurs savoir-faire pluriséculaires en matière d’organisation politique et d’échanges économiques ont été réinvestis dans l’économie de marché contemporaine, elle-même transformée en un levier d’affirmation et de reconnaissance identitaire.

Cette stratégie peut être analysée à la lumière des trois sphères définies par la théorie de la reconnaissance d’Axel Honneth (1992) :

  • la reconnaissance affective nourrit l’estime de soi, la fierté culturelle et la transmission des savoirs traditionnels ;

  • la reconnaissance juridique résulte de la lutte pour la reconnaissance des traités, des droits territoriaux et, plus largement, de la reconnaissance politique des peuples autochtones ;

  • la reconnaissance sociale se traduit par la capacité à prendre part à l’activité économique d’une société donnée, notamment à travers une meilleure intégration au sein de la société québécoise environnante, y compris en créant des emplois profitant aux non-Autochtones.

L’économie comme « outil » de reconnaissance

À rebours de l’idée qui associe la réussite économique à une perte d’identité ou à une soumission culturelle, les Wendats démontrent qu’elle peut constituer un vecteur de résurgence culturelle. La communauté a ainsi choisi de soutenir des projets porteurs de sens, tels que la création de l’hôtel-musée des Premières Nations, consacré à la préservation et à la valorisation des civilisations autochtones, plutôt que la construction d’un casino pourtant plus lucratif.

Le musée des Premières Nations à Wendake.
T. Viale, Fourni par l’auteur

Avec une remarquable subtilité, les Wendats ont également fait preuve d’innovation en 1992 en fondant la Société de crédit autochtone (SOCCA), un dispositif bancaire alors unique au Canada. Cette initiative leur a permis de contourner les contraintes juridiques et financières résultant de l’Indian Act de 1876. Ces choix témoignent de la volonté des Wendats de libérer leurs forces économiques pour s’affranchir de la dépendance des financements du gouvernement fédéral sans sacrifier la dimension culturelle.

Agence de la banque royale canadienne à Wendake.
T. Viale, Fourni par l’auteur

Résilience et affirmation culturelle

La réussite des Wendats ne doit rien au hasard. Elle repose avant tout sur l’estime de soi, nourrie par des valeurs et des pratiques profondément enracinées dans leur histoire.

Chez eux, un travail collectif important est mené pour reconnaître et partager ces sources de fierté, là où d’autres communautés peuvent encore percevoir leur singularité culturelle comme un anachronisme voire un stigmate. Ainsi, le programme d’apprentissage de la langue Wendat, conçu pour en éviter la disparition, illustre cette volonté de revitalisation culturelle.

Par ailleurs, le Centre de développement de la formation et de la main-d’œuvre huron-wendat (CDFM) a pour mandat explicite de « veiller à la sauvegarde et à la mise en valeur de la culture ainsi qu’à l’affirmation identitaire ». Les ateliers de savoir‑faire enseignent des techniques traditionnelles comme la fabrication de paniers de frêne, la broderie au poil d’orignal ou la fabrication de mocassins, ce qui actualise des pratiques anciennes. Loin de toute soumission aux diktats de l’histoire, cette dynamique représente une lutte pacifique pour la reconnaissance.

Leur approche invite à dépasser la vision manichéenne qui réduit souvent les peuples autochtones à deux positions antagoniques : d’un côté, une réconciliation parfois teintée de rapports néocoloniaux ; de l’autre, une rupture totale avec l’État au nom de l’autodétermination. Les Wendats esquissent en quelque sorte une voie intermédiaire : une émancipation à la fois discrète et déterminée, fondée sur l’art d’allier tradition et modernité au service de la résurgence culturelle et de la souveraineté pas à pas reconquise.

L’enjeu de la reconnaissance

Ce cas met en lumière un enjeu fondamental : le droit des peuples autochtones à reprendre la maîtrise de leur destin. Depuis l’Europe, on perçoit souvent « les Amériques » comme de « jeunes nations », une vision qui suppose que leur histoire commence avec l’arrivée des colons. Or, les recherches archéologiques et génétiques révèlent une présence humaine bien plus ancienne – entre 15 000 et 20 000 ans – précédant largement les vagues de peuplement venues d’Europe. On comprend alors le profond désarroi ressenti par les Premières Nations lorsqu’on réalise que, sur leur propre terre, elles ne sont plus tout à fait chez elles.

Alors que les discussions autour de la réconciliation entre les descendants des colons et les peuples autochtones s’intensifient au Canada, le cas particulier de la communauté Wendat offre des perspectives. Il démontre qu’il est possible d’allier développement et enracinement culturel au service de l’émancipation – une démarche qui consiste, en définitive, à reprendre la maîtrise de son destin, de son mode de vie, de son territoire et de sa culture.

Ce modèle pourrait inspirer d’autres communautés autochtones au Canada, voire au-delà, notamment celles que l’histoire a laissées dans une profonde souffrance. Toute nation autochtone porte en elle des marqueurs culturels parfois refoulés et enfouis. Il s’agit dès lors de remonter le fil de l’histoire longue – celle d’avant le « premier contact » avec les colons – et d’en exhumer les sources de fierté au service de leur résurgence culturelle. Il existe d’ailleurs, à Wendake même, une instance de représentation de Premières Nations du Québec qui pourrait promouvoir cette approche : l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Fierté wendat : l’estime de soi comme moteur d’émancipation autochtone – https://theconversation.com/fierte-wendat-lestime-de-soi-comme-moteur-demancipation-autochtone-278150

Quel avenir pour les animaux sur les plateaux de cinéma ?

Source: The Conversation – in French – By Cynthia Chris, Professor of Media Studies, City University of New York

Dans *l’Odyssée de Pi*, Ang Lee a eu recours à un vrai tigre du Bengale, mais aussi aux images de synthèse. Allociné

Depuis ses débuts, le cinéma a utilisé les animaux comme des acteurs à part entière. Mais leur présence sur les plateaux se fait moindre avec l’essor des images de synthèse, tandis que les associations de défense des animaux œuvrent pour en finir avec des pratiques parfois maltraitantes.


L’histoire des acteurs non humains est longue et riche en anecdotes, de Luke, le chien de la star du cinéma muet Roscoe (alias Fatty) Arbuckle, aux colleys qui ont incarné Lassie au cinéma et à la télévision. L’ours Bart a accumulé plus de 20 apparitions au cinéma et à la télévision dans les années 1980 et 1990, tandis que d’innombrables chevaux ont contribué aux séries historiques qui inondent aujourd’hui les plateformes de streaming.

Mais les affaires ne vont plus aussi bien qu’avant pour les dresseurs qui se spécialisent dans la location d’animaux de toutes sortes aux productions cinématographiques et télévisuelles.




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Selon The Hollywood Reporter, la tendance est présente depuis au moins vingt-cinq ans, et elle est due à un mélange d’activisme en faveur des droits des animaux et de progrès technologiques, ce que j’ai observé moi-même dans mes recherches sur les animaux à l’écran.

Moins de rôles à se partager

L’adoption par Hollywood des images de synthèse a joué un rôle immense dans la « mise au chômage » de ces animaux « acteurs ». Depuis que Jurassic Park (1993) a osé mêler des dinosaures en computer-generated imagery (CGI) à des acteurs humains, de plus en plus d’animaux numériques sont apparus aux côtés des humains.

Mais d’autres facteurs ont accéléré cette tendance. La pandémie de Covid-19, les grèves des acteurs et scénaristes hollywoodiens de 2023 et une récente baisse du nombre de nouvelles séries télévisées ont entraîné une diminution du nombre de productions et de rôles disponibles, qu’ils soient destinés à des humains ou à des animaux.

Mais, même avant ces événements récents, des voix s’élevaient pour demander à Hollywood de réduire radicalement sa dépendance vis-à-vis des animaux de cinéma.

En 2012, The Hollywood Reporter – le même magazine spécialisé qui a récemment déploré une baisse des locations d’animaux – a publié un reportage répertoriant des incidents au cours desquels des animaux sont morts, ont été blessés ou ont été exposés à de graves dangers sur les plateaux. Ces productions ont néanmoins continué à arborer le célèbre crédit « No Animals Were Harmed » (« Aucun animal n’a été maltraité durant ce tournage ») décerné par l’American Humane Association, quand bien même les animaux avaient été maltraités. L’American Humane Association a affirmé que ces incidents étaient tragiques, mais sans conclure qu’ils résultaient d’une négligence.

En 2016, l’association Pour une éthique dans le traitement des animaux (PETA) a publié les résultats d’enquêtes menées sous couverture documentant des conditions de vie inférieures aux normes et des problèmes médicaux non traités chez Birds & Animals Unlimited, qui gère des centres de dressage d’animaux pour le cinéma et la télévision. En 2024, l’organisation a détaillé les cas de négligence envers les animaux confiés aux soins d’Atlanta Film Animals. Les deux sociétés ont nié ces allégations.

Il existe bien sûr de nombreuses façons de réduire au minimum, voire d’éviter complètement, l’utilisation d’animaux réels au cinéma et à la télévision.

La Planète des singes : Les Origines et ses suites ont utilisé la capture de mouvement, c’est-à-dire des humains reproduisant les mouvements de personnages qui ont ensuite été transformés par images de synthèse en chimpanzés, gorilles, bonobos et orangs-outans.

Pour la production d’Ang Lee de 2012, l’Odyssée de Pi, les artistes en effets visuels ont créé des milliers d’animaux virtuels (cependant, un tigre du Bengale en chair et en os a également été sollicité et a failli se noyer, ndlr), tandis que le réalisateur Darren Aronofsky a opté pour des animaux entièrement numériques, complétés par quelques accessoires réels, dans Noé, en 2014.

À contre-courant des tendances high-tech, le film d’horreur Primate (2025) a fait un retour aux sources sans recourir à de vrais animaux, en faisant appel à un artiste vêtu d’un costume et de prothèses pour incarner un chimpanzé enragé et meurtrier.

Le film d’horreur de 2025 Primate n’utilise ni images de synthèse ni animal, mais fait appel à un humain déguisé pour incarner le singe fou.

Les images de synthèse peuvent-elles désensibiliser les spectateurs à la violence envers les animaux ?

Il existe sans aucun doute des dresseurs qui se soucient profondément de leurs protégés et respectent les meilleures pratiques en matière d’élevage. Mais il va de soi que moins il y a d’animaux en captivité, mieux c’est, et les récentes avancées en matière d’IA ont rendu les effets visuels et les images de synthèse encore plus réalistes et plus faciles à modéliser.

Cependant, le fait de remplacer des animaux en chair et en os par des créatures faites de pixels semble avoir ouvert la voie à des abus sans limites. Prenons l’exemple de la violence brutale dans les remakes de la Planète des singes, qui incluent des combats au corps à corps, le marquage au fer rouge et une scène de crucifixion.

Autrefois, le fait que les animaux présents sur le plateau soient réels freinait parfois les pulsions les plus sauvages des cinéastes ; la violence était suggérée ou se déroulait hors champ dans des films familiaux comme Jody et le faon (1946) et Fidèle Vagabond (1957).

Parallèlement, des astuces de caméra et des accessoires ont été utilisés pour créer des scènes de cruauté envers les animaux dans de nombreux films, d’American Psycho (2000) à John Wick (2014).

Bien que les effets des médias violents sur les spectateurs soient notoirement difficiles à étudier, certaines données suggèrent que certains publics peuvent devenir insensibles aux conséquences réelles de contenus malsains et violents. On comprend aisément comment cette désensibilisation pourrait s’étendre au visionnage de scènes de cruauté envers les animaux à l’écran.

Les spectateurs peuvent encore flairer le virtuel

Une approche hybride de la représentation des animaux à l’écran semble s’être imposée, utilisant ce qu’un chercheur a appelé – en référence aux chiens à l’écran – des « performances canines composites ».

L’équipe à l’origine de la version 2025 de Superman, par exemple, a cherché à créer un chien réaliste, jusque dans les moindres poils ébouriffés. Mais il fallait qu’il défie la gravité et d’autres lois de la physique. Ils ont donc intégré juste assez d’animaux réels en préproduction pour animer une créature principalement en images de synthèse, le chien du réalisateur James Gunn servant de « modèle », ou de « référence » au super-chien Krypto.

Cette technique rappelle les méthodes des animateurs de Disney qui, face au défi de créer les personnages de Bambi (1942), se sont retrouvés dans une impasse. Ils ont donc étudié l’anatomie animale, photographié des cerfs dans la nature et dessiné des animaux amenés au studio afin de mieux capturer leurs mouvements sur le papier.

Mais lorsqu’il s’agit de films en prises de vues réelles ancrés dans la vie quotidienne, les animaux réels ont encore leur place sur le plateau. D’une part, il est généralement moins coûteux de faire appel à de vrais animaux. De plus, la plupart des animaux virtuels à l’écran ne sont tout simplement pas assez réalistes pour permettre la suspension totale de l’incrédulité qui fait la magie du cinéma.

C’est pourquoi, dans l’adaptation de 2025 des Mémoires d’Helen MacDonald, H Is for Hawk, les cinéastes auraient utilisé cinq vautours pour incarner Mabel, l’oiseau adopté par Helen (Claire Foy). C’est pourquoi le film Marty Supreme, nominé aux Oscars, mettait en scène toute une ménagerie d’animaux vivants, notamment un cheval, un chameau, un tatou, un chien, un lapin et même un lion de mer jouant au ping-pong. Oui, l’otarie de la scène était réelle, mais la balle ne l’était pas.

L’avenir des dresseurs et de leurs protégés semble dépendre de la qualité des effets visuels. Pour certains défenseurs des animaux – sans parler des animaux eux-mêmes, qui n’ont pas leur mot à dire sur leur travail –, ce jour n’arrivera jamais assez tôt.

Les cinéphiles et les défenseurs des animaux, quant à eux, pourraient espérer un juste milieu : un avenir dans lequel seuls les animaux traités de manière éthique continueraient à apparaître à l’écran.

The Conversation

Cynthia Chris ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quel avenir pour les animaux sur les plateaux de cinéma ? – https://theconversation.com/quel-avenir-pour-les-animaux-sur-les-plateaux-de-cinema-280212

La scolarité des enfants suivis par la protection de l’enfance : un problème majeur qui ne doit pas occulter les réussites

Source: The Conversation – in French – By Benjamin Denecheau, Professeur des universités, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Les enfants passés par l’aide sociale à l’enfance sont plus souvent confrontés à des difficultés scolaires. Il est important de le reconnaître sans verser dans un discours stigmatisant qui contribuerait à entretenir un cercle vicieux. La recherche est une alliée précieuse pour identifier des leviers de réussite.


Le 12 février 2026, une circulaire du ministère de l’éducation nationale est parue au Bulletin officiel pour « favoriser la réussite et l’ambition scolaires des enfants protégés ». Ces derniers sont des enfants dont la situation a été identifiée comme étant en risque ou en danger et auprès desquels l’État intervient, par la voix de services décentralisés, l’aide sociale à l’enfance (ASE), dans un but de protection, qu’ils restent dans leur milieu de vie habituel ou qu’ils soient accueillis dans d’autres structures. Ils étaient 384 900 mineurs et jeunes de moins de 21 ans dans ce cas au 31 décembre 2023.

S’il peut sembler aller de soi, cet objectif vient lever un paradoxe jusque-là invisible : la scolarité de ces enfants n’était pas affichée clairement comme un objectif de l’État, alors même qu’ils sont placés sous sa protection.

Pourquoi souligner cette ambition ? Que savons-nous de la scolarité de ces enfants ? Quel est l’état de la recherche sur cette question ? Nous verrons que des difficultés fortes sont maintenant bien documentées, mais qu’elles ne sont pas systématiques, et qu’il est nécessaire d’être vigilant sur la façon d’en parler au risque d’alimenter ce problème.

Des difficultés scolaires plus fréquentes, mais non systématiques

Les recherches en France convergent maintenant depuis plus d’une dizaine d’années pour identifier des difficultés scolaires plus fréquentes pour ces enfants. Plus de la moitié d’entre eux est en retard d’au moins une classe par rapport aux autres enfants du même âge (plus de 1 sur 10 le sont d’au moins deux classes). Ils sont dix fois plus souvent orientés en scolarités adaptées, comme les sections d’enseignement général et professionnel adapté (Segpa), connaissent plus fréquemment des moments de déscolarisation.

Ces éléments sont des indicateurs de difficultés rencontrées : le redoublement ou ces orientations sont envisagés lorsque les résultats sont bas. Mais ce sont aussi des éléments fragilisant la suite de la scolarité. Le redoublement, par exemple, a des effets préjudiciables pour les élèves qui le vivent : sans résoudre les difficultés scolaires, il ajoute un stigmate fort et réduit l’estime que les élèves ont d’eux-mêmes.

Les orientations vers des dispositifs spécialisés rendent difficile le retour dans un cursus ordinaire. Les temps de déscolarisation marquent aussi durablement les scolarités.

De plus, les orientations scolaires sont plus contraintes pour ces enfants : ils sont près de 8 sur 10 à être orientés en filières professionnelles dans le second cycle, contre 3 pour 10 pour l’ensemble de la population. Ces orientations sont d’abord envisagées par défaut, peu les choisissent en premier lieu. À 17 ans, seulement 13 % préparent un baccalauréat général (contre 51 % pour l’ensemble de la population).

Les sorties du système éducatif sont plus rapides, et débouchant plus souvent sur des situations précaires : 31 % des jeunes de 18 à 22 ans sortant de l’ASE se déclarent inactifs ou au chômage et 42 % suivent des études (contre respectivement 21 % et 50 % pour les jeunes de milieux populaires).

Ce que l’on sait des causes de ces difficultés

La littérature permet maintenant d’identifier une part importante des causes de ces difficultés. On peut citer les difficultés rencontrées par ces enfants avant l’intervention et liées aux raisons qui la justifient. Les travaux d’Isabelle Frechon confirment la fréquence élevée de violences vécues pour les enfants ayant eu l’expérience d’un placement : 31 % déclarent avoir subi des violences sexuelles, 35 % des violences physiques, 12,5 % des violences psychologiques et 11 % des négligences lourdes au cours de leur enfance et/ou adolescence. D’intensité et de durée différentes, ces violences génèrent des traumatismes, des préoccupations, du stress qui gênent les apprentissages.

Par ailleurs, bien qu’aucun milieu social ne soit épargné par les maltraitances, ces enfants sont plus souvent issus des milieux populaires et particulièrement des strates les plus précaires. Ils font donc partie des populations mises en difficulté par un système éducatif très inégalitaire, et ils cumulent les situations de précarité qui renforcent les difficultés scolaires.

Par ailleurs, l’intervention des services de protection de l’enfance a des effets ambivalents sur les scolarités. Elles peuvent les soutenir en partie, mais contribuent également aux difficultés, notamment en générant des ruptures multiples (des changements d’adultes référents, d’établissements scolaires, d’environnements de vie, un éloignement des amis).

Du fait d’un ensemble complexe de raisons, les enfants passant par la protection de l’enfance sont souvent destinataires d’attentes faibles au sujet de leur scolarité et de leur projection d’études et d’emploi. Par le corps enseignant, tout d’abord, du fait de représentations tenaces, associant la protection de l’enfance à des difficultés nécessairement scolaires, mais également par les travailleurs sociaux. Ces faibles attentes de part et d’autre contribuent à des orientations plus fréquentes vers l’enseignement spécialisé, vers des scolarités par défaut et favorisent des périodes de non-scolarisation.

De fortes incertitudes sur l’avenir qui contraignent l’orientation

Pour ces enfants, l’avenir est fortement incertain. La limite des 18 ans annonce une fin de prise en charge institutionnelle pour la plupart, et jusqu’aux 21 ans pour les plus soutenus. Ils disposent de moins de ressources (familiales, institutionnelles, sociales) pour envisager une poursuite d’études ou pour assurer la recherche et l’obtention d’un emploi. Ces difficultés sont connues des jeunes et des membres du champ professionnel. Ils les anticipent et vont viser des orientations au moindre risque, vers des filières courtes, pour viser une indépendance plus sûre, plus rapidement, limitant les projections d’avenir qui suivent peu leurs propres envies.

Sur ces éléments, les filles sont davantage mises en difficulté, à la différence du reste de la population. Les orientations vers les voies professionnelles plus fréquentes contraignent davantage leur parcours scolaire et n’assurent pas la sécurité prévue. À la sortie de la prise en charge, elles sont plus affectées par les conditions d’accès à l’emploi que les garçons, elles sont davantage au chômage ou inactives.

Le constat des difficultés plus fortes est bien établi par la recherche et il démontre que le droit à l’éducation n’est pas pleinement atteint pour ces enfants. Le rappel de ces tendances peut toutefois avoir un effet délétère pour eux en augmentant la forte stigmatisation qui peut peser négativement sur les capacités qu’on leur attribue, et les ambitions qu’on leur porte. En effet, ce sont bien des attentes élevées et la considération que la scolarité est importante qui soutiennent les parcours de réussite scolaire.

Des réussites scolaires peu visibles

À l’occasion de mes recherches de thèse doctorale, soutenue en 2013, j’identifiais qu’en Angleterre la publication régulière des données comparées sur la scolarité, entre les enfants protégés et le reste de la population, et l’injonction à soutenir leur réussite, sans attribuer des moyens suffisants, stigmatisaient cette population et avaient des effets négatifs sur les professionnels. Ces derniers rendaient compte d’une résignation face aux difficultés.

Il y a ainsi une vigilance à avoir sur la façon dont on mentionne publiquement le problème de la scolarité des enfants protégés. Il est nécessaire d’étudier les conditions de ces difficultés et d’identifier les leviers pour les réduire, mais sans faire peser sur ces enfants un stigmate négatif. Il est important de trouver un juste équilibre pour souligner le versant positif du problème, à savoir soutenir la réussite et avoir des attentes élevées envers ces enfants, sans invisibiliser le constat sur les difficultés élevées et le diagnostic de leurs causes.

Si cette question était jusque-là un sujet de préoccupation affichée des professionnels de la protection de l’enfance et des institutions locales ou territoriales (associations ou départements), la circulaire ministérielle constitue le signal de sa reconnaissance comme problème public. La circulaire implique pleinement l’éducation nationale dans ces préoccupations et la responsabilité d’agir pour soutenir ces enfants. D’ailleurs, depuis les années 2010, les recherches, en France comme à l’international, fournissent un ensemble de connaissances maintenant bien établies qui renseignent autant sur les freins existants que sur les leviers disponibles pour accompagner la réussite des enfants protégés.

The Conversation

Benjamin Denecheau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La scolarité des enfants suivis par la protection de l’enfance : un problème majeur qui ne doit pas occulter les réussites – https://theconversation.com/la-scolarite-des-enfants-suivis-par-la-protection-de-lenfance-un-probleme-majeur-qui-ne-doit-pas-occulter-les-reussites-280166

What fish redistribution in the Mediterranean is telling us about species’ climate resilience

Source: The Conversation – France – By Marina Sanz-Martín, Postdoctoral researcher, Instituto Español de Oceanografía (IEO – CSIC)

In the last two decades, as a result of climate-driven sea warming, almost half of commercially relevant fish in the Mediterranean have been deserting their original habitats in their quest for higher latitudes, depths and cooler waters.
KinoMasterskaya / Shutterstock, CC BY

Over the past twenty years, nearly half of commercially important Mediterranean fish species have shifted their distribution due to climate change, causing marine species to move away from their historical locations. These significant changes in fish habits are expected to have a major impact on biodiversity, ecosystems and fishing opportunities.

On a global scale, species have been observed shifting towards higher latitudes and depths, in search of cooler conditions.

However, at regional scales, the picture is far more complex. Our recent study demonstrates that in the Mediterranean Sea, as a result of climate change, warm water-favouring thermophilic species that prefer moderately warm temperatures, such as the starry skate Raja asterias, are changing their distribution towards the south and west, while cool water-favouring boreal species, such as the black-bellied angler Lophius budegassa, are only changing their distribution in depth.

The broader picture of this ecological process is known as meridionalization through which native warm-water species expand and cold-water species decline.

Temperature-associated habitat selection: the Mediterranean predicament

The Mediterranean is one of the most vulnerable ecosystems in the world due to multiple and cumulative human pressures, including a high level of climate risk that will increase in the future. These combined impacts are already driving major ecological changes in marine species.

The Mediterranean is also a semi-enclosed basin, connected to the global ocean only through the Strait of Gibraltar, which limits the options available to species attempting to track suitable environmental conditions.

However, even if these Mediterranean species move north, they cannot go very far: they soon encounter geographical continental constraints, such as the French continental zone, in the Gulf of Lions.

An alternative to moving northwards is to move towards deeper waters in search of cooler temperatures, when their physiological limits allow it. However, at the regional scale, the picture is far more complex, with very different dominant patterns emerging.

In our recent scientific study conducted along the eastern Spanish Mediterranean coast, from Murcia to northern Catalonia:

“ We found that almost half of the commercially valuable Mediterranean species have changed their distribution over the last two decades: 42 out of the 102 species analysed showed significant distributional shifts.”

Although these changes vary among species, they are dominated by southward and south-westward movements along the Iberian Peninsula, particularly towards the Gulf of Alicante.

Depth-related changes were also diverse, but were mainly characterised by shifts towards shallower waters.

Why are fish moving ‘swimming against’ global patterns, southwards and toward shallower waters?

These species shifts can be explained by local climate velocity, a measure that describes both the speed and direction of ocean warming.

Climate velocity tracks the rate of change in sea surface temperature, indicating the direction and speed species should move to conserve the initial or preferred temperature conditions of their habitat. As such, if species displacements correlate with climate velocity, species are more likely to remain within suitable climatic conditions.

Our results show that the largest distributional shifts are strongly associated with areas experiencing the fastest warming. As a result, many species have shifted the centre of distribution of their populations towards the south-west.

Among these species are the four-spot megrim (Lepidorhombus boscii, the picarel (Spicara smaris and the starry ray Raja asterias, which given their preference for moderately warm-water temperature, have moved south-westwards, shifting in the same direction as the velocity climate change. However, in addition to the horizontal displacement, they have also moved toward shallower waters:

“Contrary to our expectations, species were predominantly shifting towards shallower waters, more coastal areas because depth naturally decreases in this region as species move south.”

These findings highlight the regional-scale impacts of climate change on commercially important marine species. There is an urgent need to implement climate-smart fisheries management measures, as adaptation to climate change is no longer a future challenge, but a present-day necessity.

Climate-smart solutions involve management measures that focus on implementing regional and local strategies such as identifying marine climate refugia, which attract species and provide an environment in which fish stocks can thrive in spite of climate change, and that prioritises their protection and conservation.

Improving the adaptative responses of the small-scale fishing sector is also a key climate-smart solution. This can only happen if fishers and local communities play a significant role in the decision-making processes, and if scientists, fisheries and policymakers work together to adopt much needed climate-adaptive practices.

This article was co-written with the help of the following authors: Hidalgo, M., Puerta, P., García Molinos, J., Zamanillo, M., Brito-Morales, I., González-Irusta, J. M., Esteban, A., Punzón, A., García-Rodríguez, E., Vivas, M., & López-López, L.

Created in 2007 to help accelerate and share scientific knowledge on key societal issues, the Axa Research Fund – now part of the Axa Foundation for Human Progress – has supported over 750 projects around the world on key environmental, health & socioeconomic risks. To learn more, visit the website of the AXA Research Fund or follow @ AXAResearchFund on LinkedIn.


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The Conversation

Marina Sanz-Martín (MSM) and co-authors acknowledge the crew and staff of the Spanish Institute of Oceanography (CN-IEO, CSIC) for collecting and providing long-term survey data for the MEDITS program and facilitating a unique record of ffish distribution and abundance. This research was performed as part of the VADAPES project, funded with the support of the Biodiversity Foundation of the Spanish Ministry for the Ecological Transition and the Demographic Challenge; the CLISSARTES project (AXA-007), funded by AXA Research Fund; and the COCOCHA project (PID2019-110282RA-I00) funded by the Spanish Ministry of Economy and Competitiveness, Feder funds and the Spanish Research Agency. MSM acknowledges funding from the Government of the Balearic Islands through a Vicenç Mut postdoctoral grant. The authors acknowledge the development and maintenance of online repositories and databases such as COPERNICUS, EMODNET, AQUAMAPS, OBIS, Bio-Oracle, FishBase, and SEALIFEBASE, and their fundamental role in advancing knowledge in marine and fisheries science.

ref. What fish redistribution in the Mediterranean is telling us about species’ climate resilience – https://theconversation.com/what-fish-redistribution-in-the-mediterranean-is-telling-us-about-species-climate-resilience-277753